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Eglise protestante de Genève
© Silvana Bassetti

Chercher les mots

Un texte de la pasteure Sandrine Landeau, lu à l’occasion du Recueillement interreligieux du 8 janvier 2026 à la cathédrale Saint-Pierre, en hommage aux victimes de l’incendie meurtrier de Crans-Montana

Nous cherchons les mots. Depuis une semaine, dans la sidération et le choc, dans le silence assourdissant de ces mots que les mort·es ne diront plus, de ces mots qu’on ne leur dira plus, nous cherchons des mots. Même nous, dont le métier est pour partie de trouver des mots.

Les mots nous échappent, à tous et toutes, devant la mort et le chaos qu’elle génère, surtout quand elle vient si tôt, tellement trop tôt. Les mots manquent devant tous les pourquoi qui nous assaillent, devant toutes nos questions sans réponses, tous nos « et si », tous nos dénis. Que nous soyons touchés directement ou de beaucoup plus loin, nous peinons à mettre des mots sur ce qui nous habite.

Nous cherchons des mots et nous ne les trouvons pas. Parce que les mots que nous cherchons vraiment n’existent pas : les mots qui effaceraient cet instant tragique de l’embrasement n’existent pas. Ils n’existent pas non plus les mots qui effaceraient l’enchaînement de causes et d’effets qui y a conduit, ni les mots qui guériraient instantanément les corps des blessés, ni ceux qui répareraient leur esprit et leur âme et celle des proches de toutes les victimes, mortes et vivantes. Aucun mot ne peut épargner le long chemin qui s’ouvre, qui a déjà commencé, un chemin semé de douleurs, de cris, de pourquoi et de larmes.

Alors peut-être que ce ne sont pas des mots qu’il faut chercher, mais une Parole. Une Parole qui peut se faire mots, silences ou gestes. Une Parole qui aide à retrouver le chemin de la vie. En cherchant non pas des mots, mais une Parole, peut-être que cela devient plus clair.

Car alors, il devient possible de commencer, consciemment et avec amour, par le silence. Le silence d’hommage et de recueillement, comme nous l’avons vécu tout à l’heure, et comme nous le vivrons encore demain à 14h. Et aussi, essentiel, le silence de l’écoute de qui se murmure ou se crie, en nous et en l’autre. Oui, il nous faut d’abord écouter les un·es les autres. Ecouter vraiment, les silences, les gestes et les mots de ces autres qui étaient là-bas, et qui cherchent leur voie pour revenir de cette nuit où tout s’est figé sans trahir les celles et ceux qui y sont restés ; écouter les silences, les gestes et mots de ces autres qui ont aidé, secouru, soigné, accueilli, et qui sont en état de choc ; écouter les silences, les gestes et les mots de ces autres qui ont perdu un ami, un frère, une cousine, une fille et qui sont sidéré·es ; écouter les silences, les gestes et les mots de ces autres qui soutiennent tout ceux-là de leur mieux, mettant de côté leurs propres besoin.

En cherchant une Parole plutôt que des mots, il devient possible de poursuivre, consciemment et dans l’amour, par des gestes, des larmes, des sourires, un regard qui ne se détourne pas, des mains tendues, des bougies allumées, de l’argent offert dans les différentes cagnottes, des embrassades, des temps partagés, comme ce soir.

Et les mots deviennent alors presque faciles à trouver. Ce sont les mots qui disent à chacune, à chacun : « tu peux parler ou te taire, je suis prêt·e à écouter tes mots comme tes silences » ; « je t’ai entendu, tu n’es pas seul·e, tu n’es pas la seul·e » ; « je ne peux pas entrer dans ta douleur, mais je la vois, je ne détournerai pas le regard, je reste là, près de toi » ; « nous sommes ensemble, et c’est ensemble que nous avançons, les plus valides soutenant les plus fragiles, et parfois les rôles changeront » ; « merci d’être là, d’exister comme tu es, avec tes blessures visibles ou invisibles » ; « merci d’avoir secouru, accueilli, soigné, merci de vouloir aider ».

Oui, cherchons cette Parole qui dit une présence, une relation, cette Parole qui dessine un chemin vers la vie possible. Cette Parole-là, nous la trouverons, parce qu’elle est déjà là en fait, dans ce que nous avons de plus précieux au fond de nous. C’est la promesse que portent les chrétiens et les chrétiennes. Cette Parole-là se laissera trouver car elle reflète des éclats de la Parole première qui, au cœur des ténèbres, fait jaillir la lumière, la Parole qui, du chaos, suscite la vie, la Parole de vie et de lumière qui n’a que nos êtres pour se dire dans le monde.

Alors oui, cherchons ensemble cette Parole, non seulement aujourd’hui, mais demain, après-demain, et aussi longtemps que nécessaire, pour poser ensemble une limite au chaos qui a fait irruption en cette nuit tragique qui aurait dû être de fête, et lui dire « tu ne détruiras pas tout : tu ne peux enlever ce qui a été vécu, les fous-rires partagés, l’amour donné et reçu, les traces que les moments vécus ensemble ont laissé. »

Cherchons cette Parole, elle se laissera trouver.