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Eglise protestante de Genève
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« Si tu es le Fils de Dieu… » (Mt 4,3)

Mai 2026

Alexandre Winter
Modérateur de la Compagnie des pasteurs et des diacres de l’Église protestante de Genève


C’est dans la deuxième partie du dernier roman de Fiodor Dostoïevski (1821-1881), Les frères Karamazov, que prend place, dans un échange entre Ivan et son frère Alexeï, le passage célèbre que l’on a coutume de nommer la « Légende du Grand Inquisiteur ». Prise comme une mise en abîme dans la tension qui lie ces deux personnages, dont l’un est moine novice et l’autre pourfendeur de la croyance, cette fable met en scène le retour sur terre de Jésus-Christ au temps de l’Inquisition espagnole. Mêlé à la foule, il est reconnu et immédiatement emprisonné par le Grand Inquisiteur qui le condamne à mourir le lendemain au bûcher. Le soir qui précède son exécution, le Grand Inquisiteur le visite dans sa cellule et lui explique que sa présence est devenue une source de gêne, ou même plutôt un danger. 

Outre la critique d’une Église catholique (romaine) qui s’est par trop inscrite dans les instances du pouvoir mondain, le dialogue de l’Inquisiteur et de Jésus (qui d’ailleurs ne parle pas) est surtout une formidable méditation sur la liberté humaine, la croyance et l’existence de Dieu. Dans le drame de cette rencontre, un passage évangélique forme une trame de fond sur laquelle l’Inquisiteur élabore son long discours d’accusation : c’est le récit dit des tentations de Jésus (Mt 4, 1-11 // Lc 4, 1-13), dont l’Inquisiteur fait l’éloge comme des « trois merveilleuses questions » dans lesquelles « se concrétisent toutes les insolubles contradictions historiques de la nature humaine sur toute la terre » (traduction de V. Derély parue dans la Revue contemporaine, 1886). Au cœur de cette résistance à l’épreuve tendue par l’Adversaire, il y a chez Jésus le désir implacable de la liberté, pour lui-même et au travers de lui pour tout être vivant. Comme par une répétition terrible, dès la première demande, l’accusé du récit de Dostoïevski est pris à partie, choquant l’esprit matérialiste : « Vois-Tu ces pierres dans ce désert aride et nu ? Change-les en pains, et l’humanité courra derrière Toi, comme un troupeau, reconnaissant et soumis, quoique tremblant toujours que Tu ne retires Ta main et que Tes pains ne lui soient ôtés. Mais Tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté et Tu as repoussé cette proposition, car que deviendrait la liberté, as-Tu pensé, si l’obéissance était achetée par des pains ? » Dans cet acte d’accusation qui se prolonge dans un long et terrible monologue, le silence est sa seule réponse, avec « le regard pénétrant de (s)es doux yeux », face à celui qui l’y avait assigné : « Il doit se taire. »

Face à son prisonnier, qui par son silence l’accuse, le Grand Inquisiteur est en réalité le seul à se défendre et il plonge dans l’abîme creusé par son ambition. A l’être humain incapable de vivre dans sa liberté, qui se dirige toujours vers ce devant quoi s’incliner et qui « cherche moins Dieu que le miracle », il apporte satisfaction en le soumettant et en lui prodiguant un bonheur facile et accessible, loin des tourments d’une âme qui aspire et trébuche. Car cette liberté qui, de la bouche de l’Inquisiteur, est incarnée toute entière dans la pauvre figure du prisonnier, est aussi la chose la plus coûteuse qui soit. Elle mène à « l’embarras et à la perplexité », à l’expérience de l’exclusion, de la pauvreté et du rejet. Elle sera toujours le fait d’un petit nombre. À la majorité, elle est « insupportable », qui lui préfère la soumission aux acteurs du pouvoir et à la force brute, à ceux qui manient « le miracle, le mystère et l’autorité ». 

Le réquisitoire du grand auteur russe est ici, littéralement, sans appel. Il fustige une religion, ou une religiosité, qui conforte le naturel besoin humain du conformisme, qui lui promet un bonheur tangible en lui retirant le « fardeau » de sa liberté. Ses mots résonnent encore aujourd’hui dans les affres d’un christianisme dévoyé en nationalisme et partout où le vertige de la liberté, voulu pour nous par Dieu, n’est pas assumé. L’Inquisiteur/l’Adversaire le dit de manière forte en désignant la liberté comme à la fois le plus grand cadeau offert à l’humanité de la part de Dieu – le signe le plus grand de Son amour – et à la fois le plus pénible. Il en fait la source d’un christianisme vrai mais toujours précaire. À ce Jésus dont l’Inquisiteur fait le procès (et en le faisant recevant jugement sur lui-même), il présente le Règne comme un échec lamentable, pour avoir fait d’une liberté trop exigeante le socle de la vraie foi : « Ainsi Tu as Toi-même préparé la ruine de Ton empire et Tu ne dois en accuser personne. »


Pour aller plus loin : Fiodor Dostoïevski , Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault), Paris, Éditions Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2009.
 


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