Limites et enjeux de la responsabilité
Octobre 2026
François Dermange
Professeur d’éthique à la Faculté de théologie de Genève
On associe volontiers les protestants à la responsabilité, et sans doute pour de bonnes raisons, mais encore faut-il comprendre ce que ce mot signifie. Par exemple lorsque Max Weber oppose une éthique de la responsabilité à une éthique de conviction, comme si les conséquences des actions avaient plus d’importance que les valeurs que l’on défend, ce n’est certainement pas ainsi que l’entendent les protestants. Historiquement le mot de responsabilité est récent, puisqu’il date simplement du XVIIIe siècle. Cependant la réalité sur laquelle il est fondé est beaucoup plus ancienne. Pour le comprendre, il faut remonter au droit romain et à la sponsio, un contrat qui lie deux parties, et qu’on retrouve par exemple en français avec le mot « époux ». Le sponsor est alors un tiers qui s’engage indépendamment des co-contractants comme garant de leur accord. Autrement dit, la responsabilité est une sorte d’assurance posée sur des tiers. Des siècles de christianisme ont cherché à en subjectiver le sens pour rapporter la responsabilité sur les sujets eux-mêmes. Peu à peu, le droit s’est ainsi concentré sur l’aveu par le coupable, premier gage d’un possible amendement. Comme le note Paul Ricœur celui qui se reconnaît comme l’auteur de ses actes et en assume les conséquences atteste qu’il vaut mieux que ce qu’il a fait.
Qu’en est-il alors théologiquement ? Deux questions se posent alors : devant qui est-on responsable et de qui on est responsable ?
Lorsqu’au psaume 51 David confesse « devant toi et toi seul j’ai péché, ce qui est mal à tes yeux je l’ai fait », c’est bien face à Dieu et pas simplement devant la société ou les autres qu’il se reconnaît coupable. Plus tard, les réformateurs, et Calvin en particulier verront dans la conscience l’écho de ce face à face avec Dieu au plus profond de soi. N’était-ce pas ce que suggérait l’apôtre Paul, non seulement à propos des chrétiens mais des païens eux-mêmes (Rm 2, 15) ?
Quant à savoir de qui on est responsable, les mots de Caïn (Gn 4, 9) ne le suggèrent-ils pas depuis longtemps ? On n’est pas simplement responsable de soi-même, mais aussi de l’autre, surtout lorsqu’il se présente à soi comme fragile et vulnérable. Cette extension de la responsabilité est alors la marque d’un véritable engagement dans la justice d’abord et dans l’amour ensuite.
Même si l’étymologie est fictive, on peut alors comprendre la responsabilité comme une réponse : réponse à Dieu, à sa conscience et finalement à l’autre.
Le défi est cependant aujourd’hui de savoir circonscrire le champ de la responsabilité. Prenant conscience que ne pas agir, c’est agir, que l’information nous rend toujours plus témoins passifs d’injustices dans le monde, et que des actions individuelles peu importantes en elles-mêmes peuvent avoir, lorsqu’elles sont combinées à l’infini, des effets dévastateurs, comme c’est le cas pour la crise climatique, on pourrait se dire qu’à force d’être responsable de tout on ne l’est finalement plus de rien. Savoir borner la responsabilité et en définir le périmètre est sans doute un enjeu majeur pour la philosophie comme pour la théologie aujourd’hui.
Clause de non-responsabilité :
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