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Eglise protestante de Genève
Bible ouverte

Mariés au premier regard !

Prédication sur la Genèse 24, 28-49

« La jeune fille courut annoncer à la maison de sa mère ce qui venait d’arriver. Rébecca avait un frère du nom de Laban. Il courut vers l’homme, dehors, à la source. 

Dès qu’il eut vu l’anneau et les bracelets aux bras de sa sœur, et entendu sa sœur Rébecca lui dire : « C’est ainsi qu’il m’a parlé », il s’en alla vers l’homme qui se tenait avec les chameaux près de la source.

« Viens, dit-il, béni du Seigneur. Pourquoi te tiendrais-tu dehors alors que dans la maison j’ai fait place nette pour les chameaux ? »

L’homme entra dans la maison et débâta les chameaux. On leur donna de la paille et du fourrage et, pour lui et ses compagnons, de l’eau pour se laver les pieds. On lui présenta de quoi manger, mais il s’écria : « Je ne mangerai pas avant d’avoir dit ce que j’ai à dire. » – « Parle », répondit-on.

Il reprit : « Je suis serviteur d’Abraham. Le Seigneur a comblé de bénédictions mon maître qui est devenu un grand personnage. Il lui a donné petit et gros bétail, argent et or, serviteurs et servantes, chameaux et ânes. Sara, la femme de mon maître, lui a enfin donné un fils en ses vieux jours. Mon maître lui a transmis tous ses biens et m’a fait prêter serment en ces termes : “Tu ne feras pas épouser à mon fils une fille des Cananéens dont j’habite le pays. Jure d’aller vers ma famille, vers la maison de mon père, prendre une femme pour mon fils.” 

Je dis alors à mon maître : “Peut-être cette femme ne me suivra-t-elle pas ?” Il me répondit : “Le Seigneur en présence duquel j’ai marché enverra son ange avec toi et fera réussir ton voyage : tu prendras pour mon fils une femme de ma famille et de la maison de mon père. Tu ne seras quitte de mon adjuration que si tu vas chez les miens ; de même, si on ne te la donne pas, tu en seras quitte.” 

Aujourd’hui, je suis arrivé près de cette source et j’ai dit : “Seigneur, Dieu d’Abraham mon maître, si vraiment tu daignes faire réussir le voyage que je poursuis, me voici près de la source : eh bien ! La jeune fille qui sortira pour puiser et à qui je dirai : ‘Donne-moi à boire un peu d’eau de ta cruche’, si elle me répond : ‘Bois toi-même, et je puiserai aussi pour tes chameaux’, ce sera la femme que le Seigneur a destinée au fils de mon maître.” 

Je n’avais pas fini de parler en moi-même que Rébecca est sortie la cruche sur l’épaule ; elle est descendue à la source pour puiser. Je lui ai dit : “De grâce, donne-moi à boire.” Elle s’est empressée d’abaisser la cruche et a dit : “Bois, et j’abreuverai aussi tes chameaux.” J’ai bu et elle a abreuvé les chameaux. 

Je l’ai interrogée : “De qui es-tu la fille ?” Elle a répondu : “Je suis la fille de Betouël, le fils que Milka donna à Nahor.” J’ai mis alors l’anneau à ses narines et les bracelets à ses poignets. Je me suis agenouillé et prosterné devant le Seigneur ; j’ai béni le Seigneur, Dieu d’Abraham mon maître, qui avait fidèlement conduit mon voyage afin que je prenne la nièce de mon maître pour son fils. Et maintenant, si vous voulez montrer de l’amitié et de la fidélité envers mon maître, déclarez-le-moi. Sinon, faites-le-moi savoir et je me dirigerai soit à droite, soit à gauche. »


Prédication : Mariés au premier regard !

C’est le titre d’une émission populaire à la télévision.

Tel pourrait être le titre de cette narration incroyable qui compte les débuts du mariage d’Isaac et de Rébecca.

Finalement rien de nouveau sous le soleil tellement le texte de la Genèse nourrit des analogies avec cette émission.

J’en dis deux mots pour celles et ceux qui n’y ont jamais jeté un œil. Je ne suis pas en train d’en faire la publicité, cependant je saisis l’opportunité d’utiliser le propos de cette télé-réalité pour entrer dans nos problématiques.

Il ne faut pas d’emblée rejeter et dénigrer ce style de programmes, mais essayer d’appréhender ce qui se joue. Car le style imbibe le langage de notre société et il faut bien le comprendre pour pouvoir être pertinent quand nous traduisons la Parole de Dieu dans notre monde contemporain.

Des jeunes gens célibataires en recherche de l’âme sœur passent tout d’abord un casting ; et s’ils ou elles sont retenu·e·s, répondent à des questionnaires qui établissent leur profil. Ensuite, par de savants algorithmes qui demeurent secrets, ces profils sont comparés et évalués. La finalité de ce brassage d’informations permet selon la logique de l’émission de faire émerger des profils dits « compatibles ».

Les couples sont rassemblés au-delà d’un certain pourcentage de compatibilité.

Les épisodes montrent les réactions des protagonistes et leur entourage à l’annonce de leur compatibilité. Ils sont « coachés » (excusez-moi pour cet anglicisme) par deux psychologues, petits dieux qui font et défont les couples. Cela traîne en longueur, en rires et en larmes pour arriver au mariage civil où les deux mariés se rencontrent pour la première fois et sont sommés de dire oui ou non, après un premier regard.

Bien entendu, ce procédé peut choquer ou tout du moins provoquer un grand nombre d’interrogations. Le présupposé de départ est-il tenable ? Un couple sera-t-il plus heureux et aura-t-il plus de chances de s’épanouir dans la durée si les deux conjoints ont beaucoup de points communs ?

Dans la vie réelle, il n’existe nulle règle. La sagesse populaire ne dit-elle pas que « qui se ressemblent s’assemblent » et que cependant « les opposés s’attirent ».

L’émission pose l’éternelle question de notre libre-arbitre et de notre conditionnement dans le choix de nos relations amoureuses et conjugales.

Notre choix ou non-choix de partenaires nous est-il dicté par notre héritage familial, social ? Ou bien avons-nous une liberté ?

L’émission fait ici le pari que la prétendue science des compatibilités est plus certaine que notre propre discernement.

Bien entendu, la question du déterminisme ne se réduit pas au domaine amoureux, mais concerne de nombreux aspects de notre existence, dont la question de la foi …  Sommes-nous vraiment libres de croire ou conditionnés par nos environnements ?

À des siècles d’intervalles, un autre mariage se conclut au premier regard : le mariage d’Isaac et de Rébecca. Dans le texte de la Genèse, l’histoire nous est racontée deux fois, dans le récit des faits et dans la narration du serviteur faite à Laban sur ces mêmes événements. C’est cette narration que nous avons lue.

Mais reprenons un peu les faits en remontant les arbres généalogiques des deux futurs époux …

Commençons par le plus simple :

Isaac, fils d’Abraham et de Sarah. Isaac l’enfant tant espéré, … enfanté par Sarah dans un âge très avancé. Isaac, l’inespéré, le rescapé du sacrifice.

Rébecca, fille de Béthouel et … petite-fille de Nahor et Milka. Nahor étant fils de Théra donc frère d’Abraham. Rébecca est donc apparentée à Isaac par son père Béthouel, neveu d’Abraham …

Rebecca, sœur de Laban.

Vous me suivez ? On s’y perd parfois. L’important est de retenir que Rébecca est une femme du pays d’Abraham.

Abraham justement …Abraham avance en âge et souhaite trouver une femme pour son fils. Il y a surtout dans ce désir paternel la volonté d’assurer sa descendance pour accomplir la promesse donnée.

Le Seigneur conduit Abram dehors. Il lui dit : « Regarde le ciel et compte les étoiles si tu peux. ». Puis il ajoute : « Ceux qui naîtront de toi seront aussi nombreux. » (Genèse 15:5)

Alors Abraham prend les choses en main, en mandatant son plus ancien serviteur, celui qui a sa confiance, car il gère ses biens depuis fort longtemps.

Dans un geste viril, en serrant sa main sur la cuisse, il lui fait jurer qu’Isaac ne se mariera pas avec une Cananéenne. Ici se joue la survie de la tribu qui doit rester même en pays étranger dans la lignée de la maison. Se marier pour fonder une famille n’était pas de l’ordre d’un désir, d’une volonté individuelle, mais bien un acte de survie. Abraham mandate donc sous serment son serviteur pour cette mission.

Ce serviteur prie le Seigneur pour que la volonté de son maître puisse s’accomplir. Et il se rend au pays de Nahor dans l’Aram des fleuves, s’assoit au bord d’un puits et Rébecca apparaît. Dans un enchaînement sans heurt, tout se passe comme dans la prière du serviteur.

Rébecca dans un geste d’hospitalité offre à boire au voyageur et à ces bêtes.
Accueil que perpétuera ensuite Laban, le frère qui semble avoir autorité sur la tribu pour accueillir cet étranger et sa demande.

Après quelques palabres, le serviteur repart avec Rébecca auprès d’Isaac …

61 Rébecca se leva avec ses servantes. Elles montèrent sur les chameaux et suivirent l’homme. Le serviteur prit Rébecca et partit.
62 Au coucher du soleil, Isaac s’en revenait au puits de Lahaï-Roï. Il habitait alors dans la région du Néguev
63 et était sorti méditer dans la campagne à l’approche du soir. Il leva les yeux et vit les chameaux qui arrivaient. 
64 Rébecca leva les yeux, vit Isaac, sauta de chameau 
65 et dit au serviteur : « Quel est cet homme qui marche dans la campagne à notre rencontre ? » – « C’est mon maître », répondit-il. Elle prit son voile et s’en couvrit. 
66 Le serviteur raconta à Isaac tout ce qu’il avait fait. 
67 Isaac la fit entrer dans sa tente. Il avait eu Sarah pour mère ; il prit Rébecca et elle devint sa femme. Isaac l’aima et fut réconforté après la disparition de sa mère.


Quand je vous disais mariés au premier regard !

En relisant ce texte avec notre prisme du 21e siècle, les questions affluent : les différents protagonistes ont-ils eu le choix ? Ou alors ont-ils été « contraint·e·s » ?

Tout semble s’accomplir en suivant un scénario bien huilé. Le libre choix semble être suspendu au plan du Seigneur. Car même si, le Seigneur n’est pas explicitement cité dans ce texte, qu’il ne parle pas, sa Présence sous-tend le texte, dans le serment du Serviteur dans le Seigneur. Dans sa prière et la réalisation de celle-ci …Le Seigneur est présent.

Alors qu’en est-il de la liberté du Serviteur, de Rébecca, du Clan de Béthouel devant la volonté du Seigneur ? Sont-ils et elle est conditionnés comme des participant(e)s à une télé-réalité ? Une direction est indiquée. Cependant, la liberté demeure. Leur liberté devant Dieu reste totale.

Liberté du serviteur âgé qui peut être délié de son serment si la jeune fille ne le suit pas jusque auprès d’Isaac. S’engager pour le Seigneur ne signifie pas réaliser l’impossible. Le plan aurait pu échouer un grand nombre de fois. Le serviteur ne saurait être tenu responsable et lié à vie par un hypothétique échec de sa mission. Il met tous ses talents, sa diplomatie, son savoir-faire au service d’Abraham. Mais reste à la merci d’un échec … dont il pourra être libéré. Dans notre chemin de foi, jamais il nous est demandé de faire l’impossible, seul Dieu peut renverser les montagnes.

Liberté du serviteur âgé … mais aussi liberté de la famille de Nahor et Laban qui ont fait le choix d’accepter la proposition de la famille d’Abraham via le serviteur de confiance. Ils ont la liberté de refuser après concertation.

Liberté pour Rébecca, consultée aussi par sa famille pour accepter ou pas la proposition de mariage. La jeune femme prend même la liberté de refuser les dix jours de préparation-réflexion que lui proposent les siens.

Liberté pour Isaac qui finalement dans un premier regard décide d’inviter Rébecca dans sa tente.

Dans leur chemin de vie, Dieu a fait des propositions, et ils et elle ont eu la liberté de choix, d’aller dans le sens montré ou de refuser.

Dans nos vies, le Seigneur ouvre des chemins dans un espace commun de prière. Il nous est libre de prendre la droite ou la gauche et parfois même de zigzaguer entre les deux.

Sans proposition, il n’y a ni choix, ni liberté.

Liberté.

Liberté d’être les béni(E)s d’un chemin de vie.

Amen.