Prédication de la pasteure  Elisabeth Schenker – 21 février 2016 – Culte à St Gervais
Ref. biblique: Marc 8, 27-38; 9, 1-10

Et si la transfiguration n’était pas un miracle, qui s’est passé il y a longtemps, mais un rendez-vous pour aujourd’hui ?
Et que le miracle, le vrai, ne se produisait que lorsque nous, nous acceptons ce rendez-vous…. ?

Un rendez-vous avec Dieu. Rien de moins.

Que ce soit comme ici dans l’évangile de Marc, ou dans celui de Matthieu ou celui de Luc, le récit de la transfiguration suit cette déclaration de Jésus sur ce que se s’engager à sa suite veut dire, vraiment.

« si quelqu’un veut venir derrière-moi, pour me suivre, qu’il renonce à lui-même, et qu’il lève sa croix, et qu’il me suive. »

Et comme Jésus vient de faire la première annonce de sa passion, de sa mort et de sa résurrection, on pourrait croire que le suivre, c’est devoir marcher exactement dans ses pas,
faire ce qu’il a fait, comme il l’a fait.
Hé bien, ce n’est pas ce qu’il nous propose….
Ça tombe bien, nous ne sommes pas Dieu !

Disciples tout au plus… Et l’on pourrait croire encore qu’être de bons disciples, ce serait de souffrir, puisqu’il a souffert….
De donner notre vie jusqu’à en mourir, puisque lui l’a fait… Et c’est l’une des interprétations qui  a été faite.

Pourtant, ce n’est pas du tout cet horizon que pointe cette parole de Jésus qui nous dit non seulement comment le suivre, mais aussi vers où.
Ce qui se donne à  voir sur cette montagne, à l’écart,
dans le cadre d’une expérience intimiste, ce n’est pas l’horizon de la croix.
Ce qui se dresse sur la montagne où Jésus fait grimper Pierre, Jacques et Jean, ce n’est pas la croix du Golgotha.
Car cette croix-là, c’est celle du Christ, et seulement la sienne. Et ce n’est pas là qu’il nous donne rendez-vous.
Il nous donne rendez-vous dans la lumière, celle qui apparait sur la montagne,
une lumière éblouissante,
une lumière vite voilée par l’ombre de la présence de Dieu.
L’ombre de la présence de Dieu et sa voix.

Tout le texte est tendu vers ce moment, vers ce récit placé au milieu de l’évangile de Marc, comme pour mettre au centre de la Bonne Nouvelle que c’est avec la présence de Dieu que le Christ nous donne rendez-vous, s’il  nous prend l’envie de le suivre.
Si l’on ne s’en rend pas toujours compte à la première lecture, c’est que nous découpons souvent les textes bibliques en petites tranches, mais  c’est surtout que langage humain rencontre
d’immenses difficultés à rendre compte de ce qui se rapporte à Dieu,  et de l’expérience que nous pouvons en faire.  Car Dieu est avant tout une expérience.
Et pour Jésus, cela a dû être un véritable casse-tête que d’essayer avec des mots, de nous faire comprendre qui il était – qui il est –  et dans quelle aventure s’engageaient, s’engagent aujourd’hui celles et ceux qui veulent  venir derrière lui, pour le suivre…

Et dans ce passage de l’évangile, il semble bien que non seulement Jésus explique avec des mots comment faire pour le suivre,  mais qu’immédiatement après, en montant sur la montagne, il en donne l’illustration : il montre, par sa propre transfiguration, non seulement comment  faire pour le suivre, mais surtout ce que ça donne quand on le fait, et vers quoi cela ouvre.

En effet, par la place qu’il occupe, le récit de la transfiguration nous est donné à entendre comme une vision propre à nous faire comprendre, mieux que des mots, ce que veut dire : suivre Jésus le Christ.
Et ce lien fort entre les consignes qu’il donne à qui veut le suivre, et ce qu’il donne à voir au moment de la transfiguration pose une question, une seule :

Et si suivre le Christ, ce n’était rien autre que de Le laisser rayonner, Lui, au travers de nous ?
et de mettre en valeur, dans sa lumière, la vie des autres?

L’icône de la transfiguration, attribuée à Théophane le grec, le célèbre peintre russe du 15ème siècle, le montre à sa façon :
Au centre, on distingue à peine le Christ, qui disparaît pour laisser toute la place à la lumière qui émane de lui. Cette lumière qui émane du Christ, et dans laquelle il s’efface  éclaire et met en valeur les autres personnes présentes autour de lui, hors espace et hors temps.
La manifestation de la gloire du Christ, telle que nous la montre ce passage de l’évangile, telle que l’a peinte l’artiste, telle que nous la propose le récit, ce n’est pas un « regardez comme je suis beau ! » mais bien plutôt  un « regardez, voyez ceux que j’aime, et voyez comme ils sont beaux ! ».

Et ce n’est pas la croix qui se montre là, pas plus que la résurrection, non, c’est autre  chose, et peut être bien un rendez-vous qui nous est donné, avec une présence : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, écoutez-le ! »

Et pour nous y préparer, deux choses :
renoncer à soi-même,
lever sa croix.
« si quelqu’un veut venir derrière-moi, pour me suivre, qu’il renonce à lui-même, et qu’il lève sa croix, et qu’il me suive. »

Commençons par cette croix qu’il nous faut lever :
On  voit bien que le texte ne dit pas que pour suivre Jésus, il faille grimper sur notre croix, ni  la porter sur notre dos, comme Jésus a dû le faire avant d’y être cloué, d’y agoniser et d’y mourir.
Jésus parle de lever sa croix.
Plus intéressant que les symboles auxquels la croix pourrait faire référence, le verbe grec employé ici, « lever », fait partie du vocabulaire religieux gréco-romain : c’est le verbe utilisé quand on lève les offrandes vers le ciel pour les offrir aux dieux[1]. Ce même verbe signifie aussi enlever, supprimer, faire cesser, mettre hors de soi….

Lever sa croix et la brandir très haut, comme une offrande, la mettre hors de soi… Ce n’est pas une invitation à s’en servir pour souffrir encore, mais plutôt lâcher notre souffrance, lâcher les regrets, lâcher le poids de tout  ce qui pèse sur nos vies, l’offrir et faire de la place, et faire de l’espace …
Est-ce que renoncer à soi –même irait jusqu’à devoir
renoncer à nos propres croix ?
Il se trouve que l’expérience montre qu’il est parfois extrêmement difficile de renoncer à ce qui nous fait souffrir. L’être humain est ainsi fait. Et sans parler ici des profondes souffrances qui nous laissent sans voix, on peut au moins évoquer celle qui nous est commune et familière : l’attente d’une  reconnaissance dont nous avons tous besoin et qui ne vient pas, l’attente de ce regard qui nous donnera une place.
Notre souffrance commune et familière, c’est de vivre une vie où nous essayons de faire ce que l’on attend de nous, où nous jouons un personnage, qui n’est pas nous-même, où nous disons des mots creux, des phrases toutes faites, où nous entrons dans le circuit de conversations banales, absurdes parfois, qui sont simplement un écran contre notre ennui et notre désespoir, et qui cependant ne cessent de alimenter.
Tant que tout cela occupe la place, il n’en reste que peu pour vivre cette expérience de la transfiguration

Reste cette délicate question du renoncement à soi…
C’est la première étape que mentionne Jésus, et en commençant par-là, il dit aussi que le suivre,
ça commence d’abord par soi.  Et en effet, le renoncement à soi n’est pas un déni de soi, car pour accéder à Dieu, au contraire, on ne peut  passer que par soi.
Ce dont il est question ici, le renoncement à soi-même, c’est une certaine posture vis-à-vis de soi-même, une
une attitude intérieure qui suppose une prise de distance, un décollement de soi et de ses préoccupations routinières. Malheureusement, on nous a trop longtemps appris qu’on ne pouvait décoller de soi que dans l’effort, par une certaine ascèse, un oubli de soi et de ses propres besoins, un sacrifice.

Pourtant, le renoncement à soi n’a rien à voir avec le mépris de nos propres besoins, encore moins avec le sacrifice de notre être profond. Il ne s’agit pas non plus de renier qui nous sommes.
Au moment de la transfiguration, Jésus ne se renie pas le moins du monde. Au contraire, il se révèle.
Renoncer à soi-même, ce n’est pas se renier : c’est s’ouvrir.
C’est une ouverture à « ce qu’il y a en soi de plus grand que soi ».

Et toutes et tous ici, vous en avez déjà fait l’expérience….
Oui, l’expérience de la transfiguration nous est bien plus familière que ce nous pourrions penser à priori.
Les musiciens la connaissent !
Ils la  connaissent parce qu’ils la vivent, régulièrement.
Oui, les musiciens, pour ne prendre que l’exemple qui est le leur, savent ce qu’est que la transfiguration :
c’est ce moment où ils sont complètement présents à la musique, ce moment où ils s’effacent pour laisser toute la place à l’œuvre qu’ils sont en train de jouer.
Ce moment où ils sont Un avec la musique.
Et quand ça arrive, celles et ceux qui écoutent savent aussi à quel point ce peut être contagieux…
et vivant, et hors du temps.

Les musiciens savent ce qu’est que le nécessaire renoncement à soi, qui seul permet  laisser toute la place à la musique.  Et ils ne se renient en rien en jouant, au contraire : ils s’y expriment pleinement, ils s’y accomplissent pleinement.
Il faut pour conclure rajouter qu’il n’est pas besoin d’être croyant pour faire ce type d’expérience de la présence de Dieu.
« que l’on soit croyant ou pas, ce n’est pas cela qui importe, disait Maurice Zundel, prêtre et théologien suisse du XXème siècle : Ce qui importe, c’est de vivre cette prise  de conscience, de vivre cet infini en soi et dans les autres. Celui qui ne l’a pas perçu est en deçà de son humanité. Nous accédons à Dieu sans le savoir, chaque fois que nous décollons de nous-mêmes ».
Il raconte d’ailleurs avoir connu cette expérience de ravissement avec le David de Michel Ange, un moment où, au-delà de la matière, au-delà de l’artiste, au-delà de l’œuvre,  il a été pendant un instant hors du temps, en contact avec l’absolu de la beauté, auquel l’artiste a lui-même fugitivement accédé….

La transfiguration est un rendez-vous qui s’offre à tous.  Pas seulement aux chrétiens.
Mais pour celui qui a été pris un jour du désir de suivre Jésus Christ, c’est un rendez-vous particulier, un rendez-vous d’amour. Un rendez-vous avec le Christ lui-même.

De la même manière que le musicien s’efface pour laisser toute la place à la musique en lui,
celui et celle qui veulent suivre le Christ sont appelés à laisser toute la place au Christ, en eux.

Dit très simplement, vivre de la transfiguration,
c’est renoncer à dire : « regardez comme je suis beau » pour pouvoir dire plutôt, par la grâce de ce lien intime avec le Christ en nous : « regardez comme il est beau, comme elle est belle ; regardez comme vous êtes beaux !»

Oui, au fond, la seule action qui est demandée au disciple qui veut suivre Jésus,
c’est d’accepter le rendez-vous de la transfiguration
la seule une action qui lui est demandée,
c’est une action de présence,
par un effacement qui laisse transparaître Dieu.
ça peut prendre du temps ….
C’est difficile d’en parler

C’est vrai le langage rencontre d’immenses difficultés
à rendre compte de ce cela,
et de l’expérience que nous faisons de ces rendez-vous avec Dieu.
Car la transfiguration est bien une expérience,
celle de la rencontre avec Dieu.
Insaisissable et fugace, impossible à forcer.

Pour la dire quand même, et pour dire son désir qu’elle se produise encore et toujours plus, un certain François d’Assise, qui la faisait déjà fort souvent,  utilisait les mots de la prière.  Celle-ci lui est attribuée :

Seigneur,
Je veux regarder aujourd’hui le monde
avec des yeux remplis d’amour,
Voir au-delà des apparences tes enfants
comme Tu les vois Toi-même
Que je sois si bienveillant et si joyeux
que tous ceux qui m’approchent sentent Ta présence.
Revêts-moi de ta beauté, Seigneur,
et qu’au long de ce jour je Te révèle.

Amen

[1]  Il est aussi utilisé au théâtre, où l’expression « lever les Dieux » désignait le moment où on les faisait apparaître sur scène.