Prédication du pasteur Daniel Neeser, le 23 mai 2010 (Pentecôte)
Réf. biblique : 1er livre de Samuel, 1,1-20 ; livre des Actes 2,1-21

Je dois beaucoup, pour cette prédication, à un article d‘André Fol, ami et prêtre catholique à Genève[1], hélas décédé il y a longtemps.

« Seras-tu encore longtemps ivre ? Va cuver ton vin ailleurs ! », Eli, gardien du temple, n’est pas tendre avec Anne. Et André Fol d’écrire : « Grossière bévue pastorale ; est-elle absolument sans excuses ? Ce n’est pas beau une personne dans la tempête ; c’est incapable de tenir un discours sensé ni de se décentrer de soi ; vraiment, cela n’a pas de tenue. Entendons-nous bien, je ne parle pas ici de l’incident de parcours. Je parle de cette expérience de la souffrance portée à son niveau d’incandescence et au contact de laquelle tout se liquéfie (…) Appuyez sur le bouton ‘volonté’ : il ne ‘répond’ plus ; prenez un miroir, vous ne reconnaissez plus celui qui vous fait face ; votre montre elle-même vous est insupportable : elle vous désigne un présent inhabitable qui n’en finit plus de passer. »

A des siècles de cette histoire, le récit de la Pentecôte a aussi gardé la mémoire d’une ivresse supposée, celle de ces hommes remplis d’esprit et parlant toutes sortes de langues. La foule, hésitant entre émotion et moquerie, s’esclaffe : « Ils sont complètement ivres ! »

J’aimerais attirer votre attention sur ces deux ivresses. Quand bien même la joie des seconds est à l’opposé de la souffrance de la première, ces deux ivresses ont en commun une expérience fondatrice, quelque chose qui se passe, en trop ou en pas assez, mais quelque chose qui est de l’ordre de la vie, là où son caractère ultime est en jeu. Alors c’en est trop. On ne contrôle plus, on est trop plein ou trop vide. Dans ces moments-là, de joie intense ou de douleur extrême, on est au delà des mots. L’explication logique n’a plus prise, le cri devient inarticulé, les larmes sont impossibles (ce sont les larmes sèches), la prière elle-même se fait balbutiement, comme s’il fallait une forme de retour à l’état de nourrisson, d’in-fans[2]. Car, dans ces moments extrêmes, qu’avons-nous à dire que Dieu ne sache déjà ? Notre incapacité à articuler tant notre pensée que des sons intelligibles n’est-elle pas cet appel à lâcher prise pour que Dieu vienne, le signe qu’il peut être là, au plus profond de note fracture, dans cette béance initiale et fondatrice ? [3]

La naissance de Samuel comme le don des langues viendront en réponse à cet état d’abandon où l’impossibilité de toute parole sollicite l’émergence de celle de Dieu…

Comme Anne, les disciples sont à toute extrémité. Ils sont encore dans l’orage de Pâques, encore pris dans les tourbillons contradictoires du mort ressuscité. Encore dans ce temps de germination entre peur et confiance, ces cinquante jours, scandés par quelques apparitions, quelques témoignages invérifiables.

Comme Anne, ils se taisent, se terrent même. Comme Anne, ils ne savent rien, ne peuvent qu’attendre. Comme Anne devant Eli, ils devront révéler que cette ivresse est l’effet d’un abandon : « Je ne suis pas ivre, je m’épanchais seulement devant le Seigneur » et Pierre doit rectifier : « Non, ils ne sont pas ivres, mais il s’agit de l’effet de la prophétie… » Or cette prophétie de Joël est, comme bien d’autres, un appel à la confiance lancé dans une situation de dénuement, un appel à l’espérance alors que le ciel est encore lourd de nuages.

Anne, la stérile, devient mère et les muets de Pâques porte-parole. Ils reçoivent une identité nouvelle, après celle de compagnes du rabbin de Nazareth, d’amis du Fils du Père, après celle de membres d’un groupe dont le chef a été condamné ou celle de séditieux menacés par le glaive romain. Voici que se lève en eux quelque chose d’inconnu, qui les surprend eux les premiers, avant la foule.

Deux ivresses encore semblables sur ce point : n’est-ce pas quand on est passé par le dénuement qu’on peut alors accueillir la vie nouvelle, quand on est descendu au fond, qu’on a pris conscience de l’ultime nécessaire et qu’on l’a reçu, qu’on peut alors donner à son tour ? Et donner avec abondance ?

Oui, pour être cette Parole qui va travailler la terre et la faire germer, la Pentecôte est d’abord issue du silence, de la fragilité et de l’espérance mises à l’épreuve.

Elle germera lentement dans ces communautés premières comme dans la vôtre et fera du mort de vendredi le vivant de dimanche. Pentecôte est fruit de l’épreuve et du dénuement, fruit de cet apprentissage qu’une parole qui fait sens ne germera que d’un silence, d’un manque, d’un besoin fondamental de vivre et, donc, de donner la vie.

[1] Article paru dans Le Courrier, du 1 avril 1996 sous le titre A la charnière de deux ivresses : Pâques

[2] Etymologie de ‘enfant’ : celui qui ne parle pas (phanéô en grec, parler).

[3] Mais ce n’est encore qu’un ‘peut-être’, qu’une espérance et il faut qu’il en soit ainsi car l’état d’espérance n’est-il pas cette condition de fragilité où plus rien ne tient à soi et tout à l’autre, à l’irruption d’un Tout-Autre qui est espéré mais n’est pas encore, l’espérance des choses qu’on ne voit pas, dira St Paul (Ro 8,24-25). C’est, dans ce récit, l’état qui ouvrira à intelligence de la foi.