Cher aubergiste,

En fin de compte, l’histoire ne nous dit presque rien de toi, de qui tu es. Alors je t’imagine, toi, installé dans ton auberge à t’occuper d’un quelconque client lorsque surgit cet homme, un samaritain. Tu es probablement israélite, alors voir un samaritain débarquer chez toi, cela n’a pas dû te réjouir. Quels auront été vos premiers mots échangés ? Lui as-tu annoncé avec rudesse que tout était complet ? Ou l’as-tu accueilli avec bienveillance ?

Quoi qu’il en soit, il t’aura ensuite explique que non, ce n’est pas pour lui-même qu’il vient mais pour cet homme, là, qu’il a trouvé blessé au bord de la route, laissé à demi-mort. S’il restait alors une éventuelle pointe de mépris dans ton coeur, cela aura sûrement suffit à l’effacer. Tu as donc accueilli cet homme blessé dans ton auberge, chez toi. Bien plus, tu as accepté de prendre soin de lui pendant qu’il se remettait de ses blessures. Et le samaritain alors ? Cela t’a-t-il coûté de lui faire confiance quand il t’a promis de repasser plus tard pour te payer ce que tu aurais dépensé en plus ?

J’admire la confiance, la bienveillance et l’amour dont tu as fait preuve ici, dont seuls quelques échos sont parvenus jusqu’à moi. Je ne peux qu’imaginer ce qui s’est passé, ce qui s’est dit, ce qui s’est vécu dans ton auberge. Et j’essaie d’imaginer ce que je ferai, moi, dans une situation semblable. Qui est mon samaritain ? Qui est mon homme blessé ? Et qu’est-ce que cela me coûterai en préjugé, méfiance et amour propre de les accueillir chez moi ? Alors je fais cette prière : Seigneur, donne-moi d’être chaque jour un peu plus comme cet aubergiste.

 

 Philippe Golaz


Lettre au tabassé redressé. Crêt-Bérard, le 25 septembre 2017.

Cher Monsieur,

J’espère que cette lettre vous trouvera en bonne santé.

Et d’abord, j’espère qu’elle vous trouvera.

Il se trouve que je connaissais l’aubergiste qui vous a accueilli. Mais où êtes-vous reparti ensuite ? A Jéricho, où vous étiez sensé vous rendre, avant l’agression dont vous avez été la malheureuse victime ? Ou à Jérusalem, d’où vous étiez parti ?

Où habitez-vous, en fait ? J’imagine que vous pourriez être Judéen, Juif certainement.

Comme vous avez eu la bonne idée de laisser vos coordonnées à l’aubergiste, je puis espérer que vous tiendrez ces lignes entre vos mains.

…Et surtout,  je vous espère en bonne santé ! Vous avez été tabassé fort sérieusement, et ne serait-ce ce passant attentionné qui vous a fort opportunément trouvé et pris en charge, je n’aurais pas donné cher de votre peau.

Mais le fait est, et je m’en réjouis, que vous avez été soigné, et bien.

Dieu en soit loué !

Mais le Dieu de qui ?

Du prêtre et du lévite, dont on m’a dit qu’il sont passé par là, si consciencieux tous deux dans l’étude scrupuleuse de la Loi ? Ont-ils pensé en recevoir l’injonction de passer outre, pour ne pas se souiller, en approchant et touchant…un presque mort ?

Si on peut louer Dieu, ce n’est en tout cas pas grâce à eux !

Alors plutôt le Dieu du maître de la Loi, qui cherchait à se justifier devant le rabbi de Nazareth, et à ses propres yeux ?

Peut-être…

Laissez-moi vous expliquer la pensée qui m’est venue en réfléchissant à ces évènements, et pardonnez-moi si je vous choque : Je me demande si l’intervention du rabbi Yeshouah ne l’a pas fait quitter sa vie de religieux bien zélé pour descendre de Jérusalem à Jéricho, et de Charybde en Scylla, pour se retrouver dans votre peau et vos sandales, en pleine parabole cauchemardesque, et dans le rôle peu envié de la victime.
Vous, en l’occurrence.

Et dans ce cas, Dieu peut être loué, parce que le visage de votre prochain n’avait désormais plus rien de casuistique,  procédurier, virtuel, religieux.

Le seul visage qui s’est approché, et encadré dans votre champ de vision, si vous étiez encore capable d’ouvrir les yeux dans  votre visage tuméfié, et selon votre code de valeur malmené lui aussi, c’est…la trogne patibulaire d’un Samaritain, l’un de « ces faux frères, mauvais juifs et vrais tordus ». Enfin, c’est probablement ce que vous pensiez jusqu’à cet instant.

…Et peut-être qu’ils le sont, après tout, et que vous l’êtes pour eux. Tordu.

Mais redressons-nous et remisons au rayon des dogmes hors d’usage ces  cadres tout faits et bien-pensants. Tout cela, c’était ce que vous pensiez avant de vous retrouver étendu par terre, entre la vie et la mort. Avant de réaliser que les catégories et les mots doivent être habités d’amour et de compassion, pour que l’on puisse commencer à reconnaître le visage d’un prochain. 

Car la « sale trogne patibulaire » du Samaritain qui s’est penché vers vous n’était plus une sale trogne patibulaire. C’était un visage humain, blessé lui-même par la souffrance d’un proche.

S’il existe une « sale trogne patibulaire », c’était finalement celle de la religion à petites cases à cocher qui est restée sur le carreau quand vous avez été tabassé. La religion qui passe outre.

Mais le visage qui s’est encadré dans votre champ de vision, ce sera désormais…un peu le vôtre, à l’image du Samaritain qui s’est fait votre prochain.

Car s’il a passé outre quelque chose, ce sont, en miroir de vos préjugés,  ses propres répulsion et craintes, pour n’écouter à la place que la déchirure qui lui fendait les entrailles.

Ce changement de regard, je vous le souhaite de tout cœur, vous savez.

Pour vous-même, afin que ce tabassage infâme et outrageant se transforme presque en bonne nouvelle pour vous…

…Et pour moi.

Car voilà, je n’étais pas loin sur votre chemin.

Il me prend, à l’écoute de vos mésaventures, d’avoir tellement peur d’agir comme un prêtre, un lévite ou un pasteur au courage de codes et papier, qui s’enfuit et oublie jusqu’à son propre visage, en ne s’approchant pas !

Je crois que le rabbi de Nazareth m’interpelle et me dit aussi : « Va et fais de même ».

De même que qui ?

Pas le prêtre, ou le lévite, nous sommes d’accord. Ils sont déjà loin.

Mais alors, de même que le Samaritain, ou que le tabassé ramené à la vie par compassion et solidarité humaine ?

Mais dans cette histoire qui vous est arrivée, puisque Jésus la  raconte,  ne sont –ils pas tellement proches l’un de l’autre, qu’ils deviennent interchangeables ?

Moi, je crois qu’ils sont les deux mon histoire.

Cher Monsieur, permettez-moi de vous souhaiter le meilleur. Nous nous sommes approchés l’un de l’autre, et je vous ai rencontré un peu, comme  on rencontre un  reflet dans un miroir.

Dans l’amitié fraternelle qui nous est donnée dans le rabbi de Nazareth.

 

 Bertrand Barral


Cher ami,

Voilà bien longtemps que personne ne t’a écrit. Or maintenant que tu es au soir de ta vie, permets-moi de t’adresser ce mot avant qu’il ne soit trop tard et que tu ne puisses me confirmer le secret de ton nom. C’est un mystère qui a agité des générations de lecteurs, et cela t’a sans doute bien amusé. Si j’ose aujourd’hui insister, c’est que je trouve la chose profitable pour tous. Ton maître n’avait-il pas dit un jour qu’il n’y aurait rien de caché qui ne dût être mis en lumière, rien de secret qui ne dût être connu ? Il évoquait ce qu’on reçoit et ce qu’on transmet, et il est temps que tu laisses en héritage ce que tu as toi-même reçu. Mon audace à t’écrire ainsi te surprendra peut-être, mais je ne pense pas te déconcerter autant que tu le fus lorsque, habile interprète des Ecritures, tu rencontras le rabbi.

En t’envoyant son Evangile, celui que tu avais affectueusement surnommé Luc pour sa jeunesse et son enthousiasme lumineux à la rédaction, t’avait fait la surprise et l’amitié de glisser au cœur de son grand récit l’écho de cette fameuse rencontre. Et tu avais eu beau dire que cela ne s’était pas exactement passé ainsi, peu importait en somme: il t’avait fait comprendre que l’impression évoquée,  même lacunaire, même un peu reconstruite, l’emportait sur l’étalage des faits. Au vu du succès de cet extrait-là, il n’avait pas tort !

Peut-être qu’en te priant de sortir de ta réserve, je te laisse une chance d’exprimer enfin ce qui t’a alors touché, tandis que beaucoup ont mécompris depuis ce que tu avais dit et fait. Pour ma part, rassure-toi, je suis en paix avec toi, et j’ai bien lu qu’en homme avisé et curieux, tu avais voulu profiter de la présence stimulante et inédite du rabbi pour lui demander ce qui, depuis longtemps, te pesait sur le cœur.

Je n’ai jamais su toutefois si tu avais été vexé par sa première réponse: te renvoyer à tes études ! Mais ton souci des mots justes et ton insistance à comprendre avaient eu raison de cette tendance qu’il avait à se débarrasser de certaines questions en les renvoyant à leur expéditeur, et il t’avait offert une de ces petites histoires dont il avait le secret.

Comme tout le monde, je suis une fois encore resté sur ma faim des suites de cette rencontre: craignait-on vraiment de manquer de papyrus pour ne jamais parler des lendemains ? Permets donc, cher ami, que ce qui t’a touché alors puisse être clairement su et partagé. Tu as été remué, carrément retourné, jusqu’à l’ébranlement de tes valeurs… Comment l’as-tu supporté ? Comment l’as-tu vécu et transmis aux tiens ? Comment leur as-tu annoncé ton baptême et le nom que tu as alors reçu ? Oh, je t’entends soupirer: pas facile d’évoquer cela dans sa propre famille… Le rabbi ne l’avait-il pas dit lui-même, d’ailleurs ? Mais je t’en prie: alors que j’arrive moi-même au bout de ma feuille, il est temps que tu parles.

J’espère que mes lignes te trouveront encore à même de me répondre, sans quoi je resterai à jamais dans l’incertitude, mon cher Théophile.

 

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