Pasteur Daniel Neeser, Genève, décembre 2016
Réflexion sur Marie : qui est Marie pour les protestants

A propos de Marie, un peu d’histoire
Marie, mère de Dieu disent les orthodoxes, mère de l’Eglise proclame le catholicisme, et nous…, protestants, que disons-nous de celle par qui, d’une certaine manière, tout a pu commencer ?
Le protestantisme est riche d’interprétations diverses et de silences au sujet de la Vierge. Luther la considère comme Mère des croyants et figure du disciple ; Calvin, très circonspect au sujet des fêtes mariales, parle cependant toujours avec vénération de Marie et l’appelle la Vierge Marie ou la sainte Vierge. Du 16e au 19e siècle la pensée protestante ne fera presque plus aucune place à Marie, ni d’ailleurs à de nombreux autres témoins bibliques. L’opposition la plus virulente interviendra à l’occasion de la promulgation des dogmes catholiques de l’immaculée conception et de l’assomption de la vierge (1854 et 1950), dogmes qui reposent sur une conception de la sexualité, de la mort et de l’incarnation inacceptable pour le protestantisme. Puis, selon l’Encyclopédie du protestantisme : «les développements plus récents, en particulier le refus du Concile de Vatican II (1962 – 1965) de toute notion de co-rédemption mariale et son insistance sur l’unique médiation salvatrice du Christ permettent à nouveau un certain dialogue.»

Marie, fille et sœur
Si la tradition a fait de Marie surtout une mère, éventuellement une épouse, elle a quelque peu occulté le fait qu’elle fut d’abord fille et très probablement sœur. Fille des ses parents et sœur, sœur parce que certainement née dans une famille nombreuse de l’époque, mais fille et sœur aussi parce que, comme tout enfant d’Israël, fille d’Abraham, donc de Dieu. Avec Pierre-Yves Brandt, théologien et psychologue, je propose d’affirmer que «Marie est d’abord ma sœur dans la foi — parce qu’elle a été choisie —. Tout commence pour elle comme pour moi, par un appel venu d’ailleurs. Elle se trouve choisie avant d’avoir choisi quoi que ce soit. Et la merveille qu’elle nous donne alors à voir, c’est que la vocation adressée par la Parole divine, lorsqu’elle est pleinement accueillie, n’en reste pas aux mots mais prend chair, devient corps (…) En disant que Marie est ma sœur en la foi, je confesse que je me découvre promis à la fécondité». C’est ce que dit l’apôtre Paul dans sa lettre aux Galates, avec une autre image, celle du nourrisson déclaré digne d’être enfant adoptif par le fait et la volonté de Dieu.

Cette proposition nous invite à considérer Marie non comme un être différent par nature, conçu à son tour hors normes, hors péché – c’est le fameux et, pour le protestantisme, insupportable dogme de l’immaculée conception de la vierge –, mais comme l’exemple de qui accueille la Parole et qui prend ses responsabilités avec tous les risques que cela comporte. Marie est soeur de notre humanité, elle n’est pas ontologiquement différente, elle n’est pas d’une nature qui serait pure, exempte du péché. Le dogme de sa conception immaculée est une erreur, il repose sur l’idée irrecevable qu’il faudrait, pour l’enfant à naître, un réceptacle pur, comme si la fécondité humaine était entachée d’une faute irrémédiable et ‘nécessaire’; ainsi Marie posséderait ou aurait reçu une sorte de pureté personnelle correspondant à la pureté divine, donnée par Dieu en vue de la naissance de son Fils. Selon cette idée, puisque Jésus est sans péché, il ne pourrait venir sur terre que hors du péché… Mais ce concept est doublement faux. Premièrement, il repose sur une notion de la sexualité et de la fécondité humaines à l’opposé de ce qu’en dit la Bible — souvenez-vous de la Genèse et du bonheur de Dieu : «Cela est bon… Croissez et multipliez…» — et secondement il contredit le ministère du Christ qui sera justement de visiter la terre et l’humanité dans leur grandeur et leur fragilité et de «porter le péché du monde» en y faisant sa demeure sans se laisser contaminer. La crèche et sa paille souillée en est un des premiers signes, elle n’est pas davantage ‘pure’ ou ‘purifiée’ que ne le serait la vierge. Le prologue de l’Evangile de Jean, qui exalte la Parole divine «venue habiter dans son propre bien», ne dit pas autre chose. En perspective protestante donc, Marie émerge comme figure emblématique par le choix de Dieu et son comportement à elle, sa manière d’être, son écoute et son discernement, mais pas par sa nature.

Le chemin de Marie
Une autre facette de Marie, souvent mise en avant, est son obéissance. Ah, que n’a-t-on dit de bêtises au sujet de l’obéissance de Marie, condamnant avec elle les femmes à un rôle purement passif ! S’il est vrai que la Vierge conclut l’entretien avec l’ange par ces mots : «Je suis la servante du Seigneur, que tout se passe pour moi comme tu l’as dit», n’oublions pas le débat qu’elle entame et la question qu’elle pose à son visiteur : «Comment cela sera-t-il possible puisque je suis vierge ?». C’est, selon Brandt, le côté protestant de Marie : «Luc nous montre Marie gardant une attitude critique, au sens le plus noble du terme, lorsqu’elle accueille la Parole : elle dialogue, cherche à discerner ce qui lui est proposé. S’il s’agit de se laisser féconder par la Parole de Dieu, il faut se garder d’accueillir n’importe quelle parole».

Non, Marie n’est pas cette oie blanche que la tradition a progressivement imposée. Elle exerce son sens critique de trois manières : en questionnant l’ange sur le fait de sa virginité, en testant le signe que ce dernier lui donne : la grossesse de la vieille Elisabeth, et devant le ventre arrondi de sa cousine elle chantera son allégresse et, enfin, en prenant la route, son chemin. Luc nous raconte en effet que «Marie partit en hâte pour se rendre dans le haut pays, dans une ville de Juda». C’est le chemin de Marie ; c’est un long voyage que d’aller de Nazareth en Galilée jusqu’en Judée, un voyage de plusieurs jours. Marie fait là une démarche essentielle pour que la Parole prenne corps en elle : elle prend de la distance, elle sort du lieu de l’annonciation, de la rencontre avec son Dieu ; pendant ces heures et ces jours de marche elle prend le temps de redevenir elle-même, de revenir à elle. On pourrait presque dire qu’elle s’émancipe de l’angélique tutelle!

L’enjeu est de taille : que ce soit bien elle-même qui accueille cette Vie et non quelque exaltée encore sous le coup de l’émotion de la rencontre troublante avec l’ange. Parce qu’il faudra durer. Parce qu’il faudra vivre avec cet enfant pendant des années. Parce qu’il faudra assumer jusqu’au calvaire, et qu’il n’est pas certain que l’ange sera toujours là pour lui dire, et lui redire, qu’elle a fait le bon choix ! Qui d’entre vous n’a pas vécu ces moments où la vocation initiale semble contredite, obscurcie par la force des choses, du réel ? Passer de l’émotion, normale, à l’incarnation en elle de ces Paroles, tels peuvent être le sens et l’objectif de ces chemins de Marie, ce déplacement géographique mais aussi intérieur, spirituel et psychologique de la vierge. La fatigue de la marche, le silence de la route, le rythme de ses pas et de son souffle, le balancement de l’attelage, ont dû aider la vierge à laisser l’annonce de l’ange se décanter en elle, prendre toute sa place et que sa place. C’est ici le sens fort de la position protestante qui prétend, évangiles à l’appui, que Marie fut encore mère d’autres enfants. Quand on est appelé par Dieu, il y a souvent toutes les autres responsabilités terre à terre à assumer ! Les femmes en savent quelque chose, qui ne peuvent choisir entre les multiples tâches à assumer… Ces jours de marche sont précurseurs des années pendant lesquelles Marie devra se réapproprier cette irruption divine et l’intégrer à sa propre condition de croyante, femme, mère, épouse et fille.

Si Marie fut servante du Seigneur, elle ne fut pas pour autant servile, encore moins stupide. Cessons d’en faire le modèle d’une servante un peu simple, à la disponibilité naïve, prête à tout accepter, modèle qui, aujourd’hui encore, sert les intérêts d’Eglises dirigées essentiellement par des hommes.

La vierge se mit en route pour devenir responsable de sa réponse au choix de Dieu. Elle dut passer par ces heures de lente maturation, d’appropriation d’une irruption qui bouleversa sa vie. Tel fut le chemin de Marie. Pourra-t-il être le vôtre en cette année 2017 ? C’est mon espérance pour vous, bon chemin!