Le pasteur et aumônier Jean-Michel Perret commente deux passages de l’Évangile de Marc (Mc 15, 34-47 et Mc 16, 1-7) consacrés à la mort, à l’ensevelissement de Jésus et à sa résurrection.

 


Et à trois heures, Jésus cria d’une voix forte : « Eloï, Eloï, lama sabaqthani ? ». Ce qui signifie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Poussant un grand cri, Jésus expira.

Au terme de sa vie, Jésus de Nazareth connaît le rejet et l’abandon de ce Dieu qu’il appelait « Abba », c’est-à-dire papa. Jésus sur la croix incarne tout ce qui est l’opposé de Dieu. Si Dieu est amour, Jésus sur la croix est haine. Si Dieu est la paix, Jésus sur la croix est la guerre. Le monde des Hommes et le monde de Dieu connaissent alors une nouvelle rupture, après celle d’Adam et Eve au jardin d’Eden. Va-t-on vers un nouvel échec de l’élan de Dieu envers sa Création ?


Et le voile du sanctuaire se déchira en deux depuis le haut jusqu’en bas.

Alors que Jésus sur la croix a expiré, Marc nous dit que la séparation entre le monde de Dieu et le monde des hommes disparaît. Dieu se rend-il absent, ce qui pourrait expliquer qu’il laisse mourir son fils ? Ou, au contraire, Dieu choisit-il de rétablir globalement sa relation à la Création, en passant outre la croix ?


Déjà le soir était venu, et comme c’était une veille de sabbat, un membre éminent du conseil, Joseph d’Arimathée, arriva. Il attendait lui aussi le règne de Dieu. Il eut le courage d’entrer chez Pilate pour demander le corps de Jésus. Il permit à Joseph de prendre le cadavre. Joseph descendit Jésus de la croix et l’enroula dans le linceul. Il le déposa dans une tombe qui était creusée dans le rocher et il roula une pierre à l’entrée du tombeau.

Il est probable que le corps d’un supplicié finisse à la fosse commune et devienne dès lors anonyme. Mais Jésus a eu droit à un tombeau et à un linceul grâce à Joseph d’Arimathée, un juif qui, comme les disciples, espère la venue d’un temps où Dieu serait à l’oeuvre de façon triomphale, un temps où le mal et la mort seraient vaincus.


Marie de Magdala et Marie, mère de José, regardaient où on l’avait déposé.

Seules des femmes sont citées parmi les disciples de Jésus en cette heure sombre. Face à la maladie et à la souffrance, voire à la mort, peut-être que les femmes, qui ont un lien particulier à la vie dans toutes ses composantes, sont plus à même d’accompagner. Ou peut-être font-elles ce que les hommes se refusent à faire, parce que, à l’époque, comme pour les enfants et les esclaves, leur parole ne valait pas autant que celle d’un homme.


Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller l’embaumer. Et de grand matin, elles vont à la tombe, le soleil étant levé. Elles se disaient entre elles : « Qui nous roulera la pierre de l’entrée du tombeau ? »

À l’heure où il n’y a plus rien à faire, où l’échec est patent, accomplir les gestes rituels permet d’atténuer quelque peu la paralysie du désespoir. Et peu importe si attendre trois jours pour embaumer un corps est une

erreur… Il n’y a pas si longtemps, dans nos villages, les femmes organisaient les veillées funéraires : on tirait les rideaux, on voilait les miroirs, on allumait une ou deux bougies et on préparait le défunt sur son lit pour

prendre congé de lui.


Et, levant les yeux, elles voient que la pierre est roulée ; or, elle était très grande.

La pierre du tombeau, que Joseph a roulé seul lors de la fermeture, apparaît soudain très grande et, surtout, déplacée. Les choses bougent, comme pour le voile du sanctuaire qui s’est déchiré de haut en bas lors de l’expiration de Jésus. Nous ne sommes pas dans un récit historique dont il faudrait chercher la cohérence, mais dans un discours de crise, qui cherche à donner un sens à ce qui, à vues humaines, n’en a pas. Nous aussi vivons actuellement une crise, qui est sanitaire. Et nous aussi cherchons à lui donner un sens en parlant d’un monde d’avant et d’un monde d’après, que nous espérons meilleur.


Entrées dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme, vêtu d’une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur. Mais il leur dit : « Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié : il est ressuscité, il n’est pas ici ; voyez l’endroit où on l’avait déposé. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre : ’Il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit’. »

Face à l’irruption du divin, la réaction humaine n’est pas la joie mais la crainte. Et il y a de quoi. Alors que les femmes constatent l’absence de corps dans le tombeau, un envoyé de Dieu leur indique le sens de ce qui est en train d’arriver : Jésus de Nazareth est entré dans une nouvelle vie, proche de la nôtre mais invisible. Il nous précède auprès du Père, qui, en le ramenant de la mort à la vie, s’est réconcilié avec ce qui est contraire à lui-même. Ni la haine, ni la guerre, ni la mort n’auront le dernier mot, même si c’est en espérance. Il n’y a pas de plus grande espérance que le désespoir surmonté, écrivit Georges Bernanos, auteur français qui connut les deux Guerres mondiales.



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