Culte de la Restauration 31 décembre 2017
Prédication, Luc 2, 25-38

Ensemble, ce matin, nous réinterprétons les traces du passé.

Nous réinventons notre inscription dans notre tradition de la fête de la Restauration. Et notamment au travers de ce texte du chapitre 2 de l’Evangile selon Luc, prêché généralement 40 jours après Noël, lors de la fête de la Chandeleur et dont une partie est récité quotidiennement lors de la prière du soir, les complies, dans les communautés chrétiennes priantes.

Ce travail de mémoire est essentiel. Il permet à un individu d’acquérir des compétences nécessaires, pour devenir un sujet éthique et pour s’inscrire ainsi dans une vision positive du collectif. « Un sujet éthique a la capacité de promettre, de pardonner, d’imaginer, de se souvenir ». C’est ce que nous dit le philosophe protestant Paul Ricoeur.

Se souvenir…à savoir, faire appel à sa mémoire individuelle au sein d’une mémoire collective. L’histoire dépend de ces mémoires mêlées, entrelacées. Pas d’histoire, si pas de mémoire. S’il n’y a pas de transmission de celle-ci, d’une « juste mémoire » qui sait tenir en douce tension, une mémoire de répétition et une mémoire critique. Ce matin, au travers de notre texte de Luc, je vous propose un parcours autour d’une mémoire vive, entre transmission d’une tradition et ouverture à une promesse d’espérance.

Alors, penchons-nous sur notre récit. Cette présentation de l’enfant Jésus au temple n’existe que dans l’Evangile selon Luc. Il met en scène principalement, deux personnages magnifiques, Syméon et Anne.

Syméon…Son nom signifie « Celui qui écoute ». Il est qualifié de juste et de pieux. Il incarne le respect de la Loi. Il est représenté comme un sage, âgé, presque aveugle. Il va parler et passer de la louange à la prophétie.

Anne…Son nom signifie, la vie, la grâce. Elle incarne avec son statut et son âge (12 fois 7) la perfection d’Israël. Elle va parler et passer de la prophétie à la confession de foi.

Syméon et Anne, rassemblent à eux deux la Loi et les prophètes. Ils vont être transformés par leur rencontre avec le Christ, sous l’action du St Esprit.

Syméon et Anne, qu’avez-vous à nous dire ? Qu’avez-vous à nous transmettre qui peut ouvrir un horizon commun, pour nous aujourd’hui ? Nous qui avons des attentes si différentes dans nos vies ?

Grâce au travail admirable du rédacteur principal de l’Evangile selon Luc, il est possible de dire que Syméon et Anne nous transmettent tout d’abord un certain goût du vivre ensemble.

L’Evangile selon Luc est rédigé dans les années 90, bien après la destruction du temple de Jérusalem. Dans un contexte hellénistique. Cet Evangile a parmi ses objectifs, d’exprimer que les chrétiens issus du judaïsme peuvent coexister dans les mêmes communautés que les chrétiens issus du monde païen, et que les judaïsants, et ceci de manière apaisée. Que ce qui les réunit est plus grand que ce qui les divise. Ils peuvent former des communautés du croire.

Syméon a une foi respectueuse de la tradition des anciens, dans ses pensées comme dans ses actions. Juste et pieux. Et pourtant, il reconnait dans un enfant, un enfant d’un mois, le Messie attendu, le « salut de Dieu », « la Consolation d’Israël ». Alors qu’il prend l’enfant dans ses bras, le texte dit : « Il bénit Dieu. » Bénir, c’est dire une bonne parole au nom de Dieu à quelqu’un, une parole d’amour toujours première. C’est comme si nous lisions : il bénit Dieu au nom de Dieu ! En bénissant Dieu tout en tenant l’enfant dans ses bras, Syméon nous permet de comprendre la double nature du Christ : nature humaine et nature divine.

Oui, Syméon le presque aveugle, c’est bien le Messie, l’Oint, le consacré, qu’il entrevoit physiquement et qu’il voit avec le regard intérieur, le regard du cœur. Et Anne, la prophétesse, reconnait, elle aussi, dans cet enfant « la libération de Jérusalem », le Messie. Désormais elle ne l’annonce plus, elle le confesse. Elle en témoigne autour d’elle.

Peu importe que le rite de purification pour Marie 40 jours après son accouchement n’ait pas encore eu lieu dans ce temple.

Peu importe que le rite de rachat du premier-né mâle d’une famille n’ait pas encore eu lieu dans ce temple.  Désormais, cet enfant est le temple vivant de Dieu.

Et ce qui est magnifique, c’est que ce Messie reconnu par nos deux personnages, vient non seulement pour le peuple d’Israël, mais pour toutes les nations, pour tous. Pour nous tous.

Il est en même temps, « lumière pour les nations » et « gloire d’Israël ».

En Christ, un vivre ensemble positif, de ce qui était divisé, est rendu possible, encouragé, vivifié.

Et cela est effectif, non pas d’abord grâce aux qualités intrinsèques de Syméon et Anne mais grâce à l’Esprit Saint, au souffle divin, nommé trois fois dans notre texte avant que Syméon rencontre l’enfant. Ce souffle divin, présent dès le verset 2 du premier chapitre de la Genèse, premier livre de la Bible et qui la parcourt dans son entier. « Nul ne peut dire que Jésus-Christ est le Seigneur, si ce n’est par l’Esprit » lit-on dans la première épitre aux Corinthiens, chapitre 12, verset 3.

Malgré des siècles d’oppositions entre juifs et païens, Syméon et Anne, nous transmettent un goût du vivre ensemble, rendu possible par l’écoute de l’Esprit et autour de la figure d’un enfant.

D’un enfant d’un mois.

Ce qui représente la plus grande vulnérabilité, la plus grande fragilité, la plus grande dépendance à l’autre et à sa bienveillance.

Et plus encore, autour d’un enfant pauvre, dont les parents sont considérés comme des pauvres. Le sacrifice qu’ils devaient offrir pour le rite du rachat du premier né, deux tourterelles ou deux petits pigeons, était celui pour les pauvres. Ceux qui avaient une aisance financière devaient sacrifier un bœuf ou un mouton et une tourterelle.

Quelques soient nos convictions, nos croyances, notre religion ou notre spiritualité, ce récit nous invite à nous unir et à travailler la transmission d’une mémoire du vivre ensemble qui prend en charge ce qu’il y a de plus fragile et de plus vulnérable, dans notre société.

 

Une deuxième mémoire vive transmise par ce texte, au travers de la figure de Syméon, est un certain goût de l’espérance.

Cette rencontre personnelle de Syméon avec l’enfant, l’ouvre à la reconnaissance. Reconnaitre dans cet enfant le Christ et la reconnaissance comme la manière de louer Dieu, de le remercier.

Il a le sentiment qu’il est arrivé à l’accomplissement de sa vie, en découvrant en l’enfant, l’accomplissement de l’attente du peuple d’Israël.

Il peut partir en paix. Ce qui est magnifiquement exprimé par son cantique du Nunc Dimittis : « Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu ton salut, Salut que tu as préparé devant tous les peuples, Lumière pour éclairer les nations, et gloire d’Israël, ton peuple ».

Pour Syméon, un horizon de paix est ouvert. Pour toutes les nations, un horizon de lumière se lève. Pour Israël, un horizon de gloire se découpe.

Un horizon, c’est une réalité déjà là mais pas entièrement là. Qui n’empêche pas les zones d’obscurité, les divisions et les souffrances, les ruines et les contradictions.

Oui, c’est bien au cœur des ténèbres humaines, au cœur de mes ténèbres, que Dieu, dans l’espérance de la vie, vient porter lumière.

Rembrandt rend cela de façon superbe, « avec sa palette barbouillée de rayons de soleil » comme disait Victor Hugo.

Cette espérance en Christ qui devient lumière intérieure, lumière dans l’obscurité.

Qui permet de voir de l’invisible dans le visible.

Rembrandt, par son travail spécifique du clair-obscur, inspiré de Caravage et par son génie propre, nous montre comment dans la nuit, le salut, l’espérance avance. Il nous fait sentir comment derrière le regard mi-clos de Syméon, la lumière divine est enfin perçue et le rend à son tour lumineux. C’est dans des mains rendues si humaines, démesurées, dans des bras en position d’offrande, que sont utilisées les couleurs blanches et or. Le blanc, la couleur de Dieu, de la transcendance. Et l’or, la couleur du sacré et de l’intemporalité. Au travers des mains de Syméon, ce sont nos mains humaines qui les portent, non comme un fardeau, mais comme un cadeau qui nous rendent porteurs de lumière pour soi et pour d’autres. En ce moment même, se déroule à Bâle le rassemblement annuel de la communauté de Taizé avec environ 20000 jeunes. Un des chants utilisés, a comme paroles : Jésus le Christ, lumière intérieure, ne laisse pas mes ténèbres me parler.

Rembrandt comme les frères de Taizé, comme nous ce matin, nous ne nions pas les ténèbres de ce monde comme les obscurités qui existent en nous, mais nous affirmons aussi l’existence d’une espérance toujours présente, manifestée par l’Esprit, qui nous permet de porter notre regard vers la lumière, et de choisir la lumière. Il en va aussi de notre responsabilité.

Le peintre Soulages, inspiré par Rembrandt, propose, lui aussi, depuis 1979, de nous faire percevoir la lumière au travers du noir. Le noir lumière. Avec ses œuvres « outrenoir », il travaille le noir comme une couleur et la lumière comme une matière.

Il invite notre regard, tout notre être, à saisir la lumière qui se révèle, en changeant de position devant ses toiles, en changeant de posture intérieure, en ouvrant notre champ mental à une autre dimension que celle du simple noir.

Voyez comme l’espérance d’un horizon de lumière pour tous incarné en Christ, transmis par Syméon, peint par Rembrandt, créé autrement par Soulages, chanté par les frères de Taizé et tant d’autres, peut être transmis à notre tour, par nous. Ce goût de l’espérance, nous invite à devenir des porteurs de lumière, d’une lumière intérieure qui ouvre à une fraternité réconciliée.

Oui, pour 2018, nous sommes encouragées à « vivre en enfants de lumière ». Amen