Prédication pour le culte commémoratif du 31 décembre 2016
Matthieu 18, 21-33

« cocktail 2017 : un zeste de compassion, quelques cuillères de pardon à mélanger avec beaucoup d’action »

De quelle manière allons-nous vivre en 2017 ?

Nous tous ici présents, nous avons vécu cette année 2016 de nombreuses joies, des douleurs plus ou moins grandes, des conflits, que ce soit au niveau intra-personnel, familial, amical, professionnel. L’écho du Monde ne nous a pas non plus épargné, en termes de conflits.

Alors, tous ces conflits, individuels et collectifs, comment allons-nous les gérer ? Allons-nous les porter à bout de bras en 2017, avec les rancœurs et les frustrations que cela génère ? Ou allons-nous trouver une autre voie ?

Le texte de ce matin nous propose une piste pour la gestion de ces conflits. Celle du Pardon. Le Pardon comme une manière de prendre en charge un minimum ce tragique de l’existence que nous subissons tous, à savoir la confrontation au mal et donc au conflit.

Le Pardon…C’est probablement pour cela qu’il fait partie des tous premiers mots que l’on apprend aux enfants avec bonjour, merci, s’il vous plaît. Il appartient à « l’universel de notre humanité » (O.Abel)

Alors, comment le pardon peut prendre en charge ce tragique de notre existence face à une partie de la confrontation au mal, face au conflit ? Probablement en mettant fin, en stoppant, en neutralisant une certaine spirale de la violence. Par exemple, je ne vais pas chercher à me venger et à surajouter à la violence existante en choisissant de donner une place à la loi qui va permettre une certaine réparation. Je peux aussi choisir d’initier un chemin intérieur afin de ne pas me ronger de l’intérieur jusqu’à perdre la saveur de la vie. Je dépose et je fais le pari de me tourner vers autre chose. J’accepte par le pardon donné et reçu d’ouvrir des horizons du nouveau, à réinventer des mondes possibles. Mais attention ! Ne confondons pas le pardon et l’oubli. Pardonner, ce n’est pas oublier ! Souvent on dit : allez, c’est pardonné, c’est oublié ! Comme pour les disputes des enfants dans la cour d’école. Pourtant, le mal subi, peut ressurgir des années et des années après. Si on prend l’image de notre vie comme une feuille de papier blanche, sur laquelle nous allons écrire la narration de nos jours, et bien, chaque meurtrissure, chaque blessure, chaque conflit, correspond à un pli sur cette feuille : maladie, divorce, deuil non résolu, rancœurs professionnelles…Pardonner, c’est lisser la feuille. La défroisser assez pour pouvoir malgré la marque des plis, y écrire à nouveau l’histoire de notre vie, la dérouler dans l’égrenage de ses jours et de ses nuits.

Le pardon ne prétend donc pas résoudre le différend comme un total antidote, mais il accepte son « caractère insurmontable » (P.Ricoeur). En mettant en exergue le pardon dans mon existence, je m’allège, afin de pouvoir marcher dignement sur le chemin de ma vie.

Cette nuit, nous allons fêter la nouvelle année. Il existe une très belle tradition dans la fête du nouvel an juif, Roch Hachana, qui exprime ce rapport au pardon. Dans l’après-midi du premier jour de cette fête, qui veut inciter à l’introspection et au repentir, chaque croyant est invité à se rendre vers un cours d’eau, pour y secouer la poussière de ses habits et y jeter ce qu’il a dans ses poches. Ce geste symbolique veut signifier que l’on jette ses péchés dans la mer en référence au chapitre 7 du livre de Michée « Dieu de nouveau manifestera son pardon, il jettera les fautes au fond de la mer ». Les « péchés », pour nous les protestants réformés, c’est en général compris comme ce qui nous coupe, ce qui nous sépare d’une bonne relation avec Dieu, avec soi, avec les autres. Pour ma part, lorsque j’ai trop de colère ou trop de fatigue, cela m’empêche d’être dans une juste relation. Ainsi, dans ce dernier jour de l’année, pourquoi ne pas prendre exemple sur cette tradition et réfléchir à ce que nous pouvons faire pour nous alléger, pour mieux continuer notre route ? A qui dois-je demander pardon ? A qui dois-je pardonner ?

Vous me direz et à raison : voici quelques jolies paroles. Mais dans la réalité, c’est bien moins simple. Pas facile de pardonner pour de vrai, pas facile de demander pardon. Comment pardonner quand la vie d’un proche a été brutalement enlevée, du fait de la barbarie humaine ? Comment pardonner la folie destructrice ? Comment pardonner encore et encore ?

Lorsque le disciple Pierre vient voir Jésus pour lui demander jusqu’à combien de fois il faut pardonner à son frère, il est certain d’impressionner Jésus en disant jusqu’à 7 fois. Dans le Moyen-Orient ancien, une règle énonçait 3 fois. Or, le Christ explose tous les registres avec sa réponse : il faut pardonner jusqu’à septante fois sept fois. C’est une manière superbe de dire : à l’infini. Et c’est aussi une manière d’exprimer magnifiquement que le pardon humain est inscrit dans le pardon infini de Dieu. Le pardon incommensurable de Dieu envers l’homme, permet à l’homme d’entrer dans une démarche de pardon. Comme le dite l’apôtre Paul dans l’épitre aux Colossiens « De même que le Christ vous a pardonné, pardonnez-vous aussi » (Col 3,13).

Si nous nous coupons de cette relation première à Dieu, de ce Dieu qui vit en nous, de cette part céleste de nos personnes, de cette part christique qui coexiste en chacun de nous, alors nous nous coupons de notre réelle capacité à pardonner et de la possibilité d’à-venir contenue dans le pardon. C’est ce que veut illustrer la parabole dite du « méchant serviteur » que l’on peut aussi traduire en grec par la parabole du « serviteur malheureux ». Gardons les 2 traductions : on est souvent méchant car malheureux, non ?

Penchons-nous un peu sur cette parabole.

Le serviteur a une dette astronomique qu’il ne peut pas rembourser : 10000 talents, sachant qu’un talent équivalait à un kg d’or. Pour rembourser cette dette non remboursable, le roi ordonne une sentence, qui aurait généré un grand malheur pour le serviteur et sa famille, à savoir la destruction de tout ce qui faisait leur vie. Le serviteur demande alors du temps, le temps comme un allié dans ce conflit. Il reconnait sa dette et exprime son désarroi. Et là, le roi est ému de compassion. Rien n’exprime vraiment ce qui déclenche cette émotion. Mais il est ému de compassion. Ce terme est tellement magnifique ! En grec, il s’agit plutôt d’être « touché aux entrailles ». L’étymologie de l’expression montre que c’est au niveau de la symbolique de la matrice, à ce qui porte la vie, chez l’homme comme chez la femme, que le roi est touché, remué. Il est touché dans le fondement de sa vie, à la source de vie, à la source de toute tendresse. Ce même terme, « être touché aux entrailles », ému de compassion, est retrouvé concernant Jésus dans le Nouveau Testament. C’est ce qui le décide à réaliser certaines guérisons, comme à ressusciter son ami Lazare.

Quand est-ce que nous avons été la dernière fois ému de compassion, touché aux entrailles ? Suis-je resté indifférent face aux horreurs que subissent les enfants à Alep ? Suis.je resté indifférent face aux migrants qui arrivent désespérés à nos portes ? Vis-à-vis du SDF en bas de chez moi ? Je ne le crois pas. Nous avons été souvent émus aux entrailles. Mais avons-nous agi en conséquence ? Avons-nous agi suffisamment ?

Le pasteur W.Monod au début du 20ème siècle disait : « Partout où il y a des victimes de l’injustice, le Christ est là qui nous appelle au secours ». Le Chris n’a pas d’autres mains que les nôtres pour agir. Il n’a pas d’autres voix que les nôtres pour se faire entendre. Il n’a pas d’autres yeux que les nôtres pour voir et émouvoir. Mais si nous nous sentons un peu complices ou honteux de ces conflits, de ces malheurs, ne nous sentons pas accablés. L’Evangile veut au contraire nous encourager à faire vivre notre vocation créatrice. A faire naître notre vocation transfiguratrice du malheur, en justice et en horizons de bonheur. L’Evangile ne cesse de nous murmurer que Dieu accepte toujours de recommencer avec nous, pour nous vivifier de manière renouvelée et puissante. Aussi, restons ouverts à la compassion, à cette source directe du renouvellement de nos cœurs et de nos intelligences.

Voyez-vous, l’effet direct de cette compassion est que le roi agit puissamment en remettant la dette du serviteur en totalité. En français le terme même de pardon vient du bas latin « par-donare » et signifie « donner totalement, ou encore remettre en totalité sa dette à quelqu’un.

Le roi pardonne au serviteur. En totalité.

Il agit puissamment et lui ouvre un horizon de vie pleine possible pour lui et pour les siens.

Or, le serviteur sort de chez le roi, il rencontre un créancier et refuse de lui remettre sa dette, toute petite et ridicule, avec une consternante violence. Comment a-t-il pu ? Pourquoi n’a-t-il pas agi comme son roi ? Pourquoi n’a-t-il pas pardonné et a-t-il surenchéri à la violence ?

Notre texte nous offre en creux un superbe indice, avec 2 petites lettres en grec : « ek ». Un mot qui montre qu’en sortant de chez le roi, le serviteur se coupe, se sépare de l’univers du roi. Il se coupe, il se sépare de cette source de compassion.

Le pardon est ainsi expression de la présence de Dieu dans ma vie, dans le creuset de mon être et impulse l’action bénéfique et bienveillante, un cercle vertueux.

Ce matin, nous faisons mémoire d’un événement dans l’histoire qui est un des jalons de la construction de l’identité genevoise. D’un événement conflictuel qui a sû être après géré autrement, pour permettre à un autre vivre ensemble d’émerger.

Un faire mémoire n’est porteur de sens que s’il est tourné vers l’avenir, en direction des jeunes générations. Ce que le philosophe Paul Ricoeur nomme la « juste mémoire » des faits commémoratifs.

J’entends dans l’écho du monde, la volonté de certains de monter des murs, de faire que chacun reste chez soi, ou retourne chez soi de manière cloisonnée.

Au moment de la Restauration, les français sont retournés chez eux. Et pourtant, des échanges ont continué, des zones franches ont été créés, des mariages ont été célébrés, des enfants sont nés, des chemins de pardon ont su être tracés. Une réconciliation a vu le jour. Peu de temps après la Restauration, Charles Pictet de Rochemont, l’envoyé de Genève et de la Suisse au congrès des vainqueurs à Vienne, a rédigé l’acte du 20 novembre 1815, par lequel les puissances européennes ont reconnu la neutralité de la Suisse, son inviolabilité et son indépendance de toute influence étrangère. Des horizons d’un nouveau vivre ensemble ont été ouverts.

Ce sont ces deux axes de faire mémoire que j’ai envie de célébrer avec vous ce matin. Qui me permettent de dire à la jeunesse d’aujourd’hui qu’un vivre ensemble tolérant, ouvert, accueillant, est possible, à l’écoute de sa conscience, « avec la force d’écouter nos consciences », dans le renouvellement compassionnel de notre cœur.

C’est pour cela que je suis fière de commémorer ce matin la Restauration, pour montrer que les divisions n’ont pas toujours le dernier mot, que la paix peut surgir, qu’un monde différend est toujours possible.

C’est pour cela que je suis fière de commémorer ce matin la Restauration, pour montrer que le Christ n’est pas une valeur, mais une puissance d’action positive et généreuse.

Aussi pour 2017, laissez-vous émouvoir de compassion, osez le pardon, agissez encore, plus.

Amen