Culte de la Restauration 2018, Saint-Pierre
Prédication

« Si tu ne sais plus où tu vas, arrête-toi, et reconsidère d’où tu viens puis, quand tu le sais de nouveau, reprends la route. »

A l’écho d’une sagesse africaine, cette journée du 31 se prête volontiers à la pause et aux bilans, ou vient en clore la période obligée: bilan de l’année écoulée, à tous les registres qu’il convient – personnel, social, politique, judiciaire, académique, économique, scientifique, journalistique… la liste est longue et j’en oublie évidemment. On reprend son souffle avant d’entamer la nouvelle année. Au bilan, on se rassure des réussites passées ou on cherche à se faire peur, c’est selon; mais on place des jalons pour la suite. Du coup, contre toute attente, dresser un bilan, ce n’est pas regarder vers le passé et s’y complaire pour mieux se plaindre du temps présent dans une nostalgie irrésolue, non: dresser un bilan, c’est poser les jalons du temps qui s’ouvre.

Dès lors, faire mémoire de ce qui a été bien vécu ou plus douloureux, ou de ce qui reste comme suspendu, entre projets réalisés et occasions manquées, faire mémoire, à mon sens, c’est laisser l’avenir ouvert. Ouvert, et préparé, c’est-à-dire ni abandonné à lui-même, ni sans repères. Faire mémoire, pour reprendre une formule de l’essayiste JC Guillebaud, c’est retrouver le goût de l’avenir; savoir d’où l’on vient pour discerner où l’on va…

Il se peut que le chemin à prendre nous inquiète, parce qu’il charrie trop d’incertitudes, trop de luttes recommencées, trop de relations déjà gâchées, trop d’histoires dont on a l’impression qu’elles se répètent sans fin, que l’humain n’apprend rien de son expérience ni de ses errances, et que la cupidité, par-dessus tout, mène le monde jusqu’à l’épuisement.

Il se peut également que l’avenir nous réjouisse – c’est plus rare ces temps – parce qu’on choisit d’y discerner des opportunités pour ce qui demeure à transformer, ou peut-être simplement à restaurer.

Ah! Le mot est lâché: restaurer… Mais restaurer quoi ? Les vieilles habitudes ? Les pierres branlantes ? Les conventions qui vous rassurent comme ces morales inscrites plus volontiers dans la pierre que dans le souffle de la parole ?

« Restaurer, restauration »: double voire triple sens, nous indique le dictionnaire:

1a. remettre en activité >> rétablissement, réinitialisation;

1b. remettre en état de fonctionner correctement, ou en bon état, pour ce qui est usé;
voire >>régénération (c’est quasi religieux, piétiste)

  1. faire manger, et le métier qui consiste à nourrir.

La restauration passe souvent pour le retour au précédent, au connu, au fiable, à l’éprouvé, après une expérience malheureuse; comme s’il y avait une sorte de fatalité tranquille dans l’assurance de passé auquel on revient.

Or une fatalité, c’est quelque chose que l’on ne peut pas changer, qui s’impose de soi-même comme le résultat d’une obscure et invisible volonté, ou comme le jeu de puissances dont on n’est que l’objet balloté… C’est quelque chose qui charrie des valeurs imposées, à peine discutées ou reprises… seulement acceptées, même quand elles sont inacceptables.

Or je crois que la fatalité est un déni de mémoire: elle s’impose aux peuples et aux personnes qui oublient qu’on peut vivre autrement. De ce point de vue, je me demande dans quelle mesure le mouvement des gilets jaunes, en France, n’est pas une sorte de combat tragique contre ce qui est ressenti comme une fatalité économique voire politique. Simple allusion et interrogation en passant…

En soi, le passé ne vaut rien: s’il est un héritage encombrant, il devient profitable lorsqu’il cesse de peser sur les épaules pour être endossé de manière éclairée. Il peut bien être lourd, il est alors porté autrement.

Notre héritage genevois est-il encombrant ? Notre mémoire préfère-t-elle être sélective ? Parfois, oui. Ainsi: au moment où l’on célèbre les 70 ans de la déclaration des Droits de l’Homme, nous préférons la figure de Charles Pictet de Rochemont, autour de la statue duquel nous nous trouvions plusieurs tout à heure sur la Treille, Pictet de Rochemont et son zèle diplomatique européen éclairé, on évite de se rappeler qu’une autre grande personnalité protestante comme celle d’Ami Lullin, réfugié à Archamps pendant l’occupation française et figure déterminante de la Restauration genevoise, on oublie que Lullin était un aristocrate de la première heure, opposé aux droits démocratique du peuple de Genève, moins effrayé par les privilèges que par la liberté. On oublie aussi son ami Joseph des Arts (pour le coup, sans rue ni place à son nom dans la Cité, il n’a qu’un chemin à Conches dans la boucle de l’Arve, et on l’a quasiment oublié !), lequel Joseph avait écrit fin XXVIIIe un texte finalement publié en 1816 qui évoquait que « les hommes naissent et demeurent inégaux en droits », ou que « l’inégalité des fortunes établit l’inégalité des droits politiques »: on ne saurait être plus éloigné de l’ambition sereinement laïque du temps présent…

Est-ce cela que nous voulons restaurer ? Certains le souhaitent, effectivement, qui demeurent chevillés à la nationalité genevoise, forcément protestante, sinon au moins chrétienne faute de mieux, et qui n’ont pas encore compris le bienfait citoyen fondamental de la laïcité telle que nous la vivons et promouvons pour la paix de toutes et de tous, croyants et non-croyants. Une paix pour laquelle nos Eglises jouent d’ailleurs un rôle primordial depuis des décennies. J’y reviendrai.

Mémoire riche mais compliquée que celle de notre passé volontiers glorieux, parfois ankylosé. Oh, il est facile pour les fils et les filles de critiquer leurs aïeux, mais il arrive que ce soit profitable. Dans leur lutte pour l’identité, puisant dans la mémoire des combats d’antan pour la survie des gens et des idées, les pères de la Restauration genevoise n’ont sans doute pas résisté à l’idéal de perfection sociale, plus ou moins évangélique. Après tout, n’avaient-ils pas l’impression d’obéir ainsi au Christ lui-même, surtout lorsqu’il s’agissait tout de même d’intégrer à la réalité genevoise une masse impressionnante de catholiques, de manière à constituer un canton aux yeux de la Suisse et de l’Europe ? Autrement dit, d’aimer ses ennemis (au moins de les supporter !), et de saluer d’autres individus que ses frères. On dirait aujourd’hui: de sortir résolument de sa zone de confort relationnel. Ce fut fait, mais au prix d’une crispation politique manifeste et d’un retour aux vieilles habitudes séculaires et aristocratiques, qu’il faudra une génération pour détricoter à nouveau.

Dans la fidélité à nos aïeux genevois, est-ce donc un repli exagérément conservateur que nous voudrions célébrer ce jour ? Mais est-ce cela que nous avons pris l’habitude d’appeler l’esprit de Genève, jusqu’à nous en gargariser ? Est-ce cela que nous voulons promouvoir, tant spirituellement que politiquement: une Genève en repli, une critique acerbe des droits fondamentaux, ou leur version douce qui se contente de regretter leur part trop libérale et individualiste ? Voulons-nous donc, un jour par an, oublier notre Constitution, comme pour faire enfin carnaval à Genève et rendre notre mémoire un peu folle et prétentieuse ?

Si c’est cela le charivari mémoriel que nous souhaitons célébrer chaque 31 décembre, nous pouvons bien nous contenter d’aimer ceux qui nous aiment, c’est-à-dire ceux et celles qui sont comme nous, qui sont notre miroir, que nous recevons à notre ressemblance, à notre label, à notre foi… Mais que faisons-nous alors de valable pour notre République, à quelle valeur ajoutée d’Evangile pouvons-nous prétendre ? Rien. Aucune. Croyant être parfaits selon la recommandation du Christ, à l’image du Père céleste, nous avons seulement oublié le sens des mots et leur portée. Nous avons assigné la perfection à nos ambitions de pureté, favorisant la normalisation et le conformisme religieux voire confessionnel contre l’évidence de la diversité et du pluralisme des convictions – ou comment nous faisons vraiment communauté citoyenne ensemble plutôt que cohabitation polie.

Oubli fâcheux, disais-je, car « parfait », dans le NT, traduit un mot grec qui signifie « accompli, réalisé, terminé, cohérent >> dans la cible/l’objectif »: vous serez cohérents comme votre Père céleste est cohérent…

Etre parfait, dans les mots de Jésus dont rend compte l’évangéliste Matthieu, ce n’est pas un paravent moral, mais c’est, dans le fil du sermon sur la Montagne où se trouve cet extrait, apprendre à porter l’Evangile jusqu’au bout de son exigence, quitte à se distancier du conformisme ambiant pour privilégier une éthique de rupture qui endosse une liberté responsable devant autrui. « Vous avez appris qu’il a été dit:… Eh bien moi, je vous dis:… » Contre les systèmes, demeurer pleinement attentif à la fragilité et à la beauté de l’humain… Ou comment la radicalisation de l’idéal de perfection signifie… la fin de tout idéal de perfection. A l’écho du don de Dieu lui-même, le don surmonte l’échange, la confiance remplace la peur, la relation vient subvertir les codes religieux et leurs convenances.

Nous autres, gens d’Eglise, à vouloir trop bien faire, ce sens évangélique de la perfection, nous l’avons oublié. Lorsque nous nous contentions, au XIXe siècle, de nous toiser entre Genevois de souches spirituelles différentes mais originaires d’une même région et qui faisaient commerce les uns avec les autres, nous l’avons oublié. Lorsque nous avons préféré aimer nos prochains choisis et avons adoré détester nos adversaires de l’autre bord, nous l’avons oublié. Lorsque nous nous sommes contentés d’étiquettes confessionnelles, dans une fidélité remarquable et imparable aux luttes ancestrales pour l’indépendance, nous l’avons oublié.

Nous pensions pourtant être parfaits, dans la ligne de Genève ou dans celle de Rome, dans la sainte doctrine, forcément la bonne, qu’elle qu’en soit le bord… Après la Restauration, il aura fallu un siècle de tumultes puis un vote opéré par des fronts assez particuliers au début du XXe siècle pour mettre le oh-là et qu’enfin cesse notre amnésie complaisante et un idéal de perfection assez malsain. S’il s’est agi de restauration, pour nous, ce fut celle, spirituelle, lentement conquise, du visage finalement cordial de l’autre face à soi: jadis ennemi, pas encore ami, mais aimable quand même. Et néanmoins citoyen. Quelques pionniers courageux de chaque bord avaient ouvert la voie, et nous avons fini par ouvrir les yeux et le coeur. Et nous avons joie à prier, non seulement les uns pour les autres, mais plus encore ensemble – même si, comme pour ce culte commémoratif, les formes sont un peu conventionnelles. Aujourd’hui, nous sommes, les uns vis-à-vis des autres, dans la confiance et l’estime réciproque, allant loin dans l’accueil et le partage.

Dans ce qui fait notre expérience et notre mémoire institutionnelles, nous savons toutefois le risque des régressions: chez d’autres, peut-être également chez nous. Et nous savons, depuis passés deux siècles, le prix de la paix religieuse à Genève, et son magnifique bénéfice œcuménique et interreligieux. C’est pourquoi nous y sommes aujourd’hui tellement sensibles, viscéralement, et pourquoi, sur l’échéance du 10 février prochain, nous sommes tellement résolus, non sans nuances, à soutenir ouvertement les efforts du parlement, parce qu’entre les lignes ils osent évoquer une communauté de destin exigeante plutôt qu’une simple cohabitation des convictions qui obligerait le moins possible.

Nous qui portons la mémoire spirituelle des combats pour la foi et la vérité, avec ce qu’ils ont porté de nécessaire mais aussi de tragique, nous nous sommes largement dépouillés de prétentions que nous pensions pourtant insurmontables, et cela nous a permis de nous rencontrer vraiment; voilà pourquoi nous estimons que ce chemin-là est peut-être difficile mais ô combien profitable: il y a un enjeu spirituel de première importante – quand bien même il n’est pas toujours compris, d’ailleurs, même dans notre voisinage confédéral. Et pas davantage plus près de nous par les référendaires du 10 février…

 

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Forts ensemble de la trajectoire de notre Cité, fiers de l’héritage confié et travaillé, longuement ouvragé au fil des décennies, nos encouragements vont aujourd’hui à une autre restauration: celle de la confiance dans les institutions et dans les personnes qui les incarnent, qu’il est si commode de décrier (ou simplement de ne pas comprendre) pour des intérêts partisans ou pour affirmer la prépondérance de droits individuels seuls. Ha ! j’ai beau jeu de dire qu’il faut retrouver la foi… On pourrait même invoquer l’abus de position dominante… mais je n’en pense pas moins: après tout, si cette foi est civile, c’est sans doute déjà un peu moins grave, laïcité oblige.

A propos, je ne résiste pas: dans le NT, voyez-vous, ce n’est pas la fameuse petite phrase de Jésus sur la contribution religieuse volontaire due à Dieu ou l’impôt dû à César qui sert d’étendard à ce qu’on reçoit aujourd’hui comme la laïcité à la genevoise: ce serait plutôt, dans ce texte de Mt, l’allusion à être fils et filles du Père céleste qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes (v.45): comment mieux évoquer, dans le fil exigeant du texte, l’attention amoureuse que Dieu porte indistinctement et inconditionnellement sur tous, et l’équité responsable que cela induit pour chacun-e ? Voilà la radicalité féconde des paroles de Jésus dans ce fameux sermon.

Dès lors, dans ce qui nourrit et stimule notre attention à une certaine perfection sociétale, au sens d’un projet cohérent porté par le plus grand nombre, dans toute la diversité des convictions que recèle Genève, puisse la Restauration, malgré ses ambiguïtés, entretenir en nous avec qualité la reconnaissance du présent, la fierté du chemin parcouru et le goût de l’avenir ensemble. Amen.