Prédication pour le culte commémoratif du 31 décembre 2015
Matthieu 18, 21-33

Prédication: Blaise Menu, vice-président de la Compagnie de pasteurs et des diacres

Texte biblique: Ephésiens 2,13-22

Exergue: (les premiers mots de ce culte, pour donner le ton)

« …nous espérons que le contact plus fréquent, entre les fidèles de deux confessions… chrétiennes, leur inspirera aux uns et aux autres des sentiments d’estime et de respect qui se traduiront, pour le plus grand bien des Eglises et de la Patrie, pour une paix et une union plus parfaites. »

curé Castanié, en 1883
(dans un contexte certes polémique, éludé ici par commodité)


Prédication

Qu’est-ce qui nous unit ?

C’est la question que pose le philosophe Roger-Pol Droit dans un ouvrage paru récemment[1]. Qu’est-ce qui nous unit ?

Au moment de la Restauration, on s’offre cette réponse-ci, qui mériterait sans doute d’être nuancée mais qui résume assez bien l’ambition de ses promoteurs: ce qui nous unit, c’est la foi protestante, l’ordre politique, praticien, et une certaine idée de l’inégalité sociale. Le mot « restauration », bien sûr, n’est pas innocent, en ce sens qu’il évoque la réinstallation politique des anciens privilèges et d’une certaine morale, et il suffit pour s’en convaincre de voir qui, dans la paysage religieux genevois actuel, le revendique sans distance pour en mesurer l’impact et les valeurs sous-jacentes. N’empêche, il y a l’ambition de refaire un corps social homogène au lendemain de l’intrusion française et catholique.

Avec la création du canton, du fait du nécessaire rattachement de Genève à la Suisse pour assurer sa pérennité et son indépendance, cette ambition ne fera pas long feu: l’adjonction des Communes réunies, catholiques (on est encore au début XIXe dans un mode largement polarisé comme à la Renaissance), cette adjonction va créer une mixité confessionnelle de fait, qui restera à la faveur protestante pour encore deux générations environ. Mais est créée là une sorte de singularité européenne, et le commencement d’un véritable pluralisme confessionnel et sociétal qui mettra presque un siècle à être digéré et finalement résolu avec le vote de 1907 consacrant un écart salutaire entre Eglises et Etat, leur indépendance réciproque, alors inédite en Suisse.

C’est dire que ce qui unira des blocs communautaires, avec des associations civiles et politiques parfois improbables au cours du XIXe siècle, consistera dans une grande défiance mutuelle des identités, une exacerbation de celles-ci dans la lente construction d’une unité nationale – au sens de genevoise. Du fait de cette situation de mixité, bon gré mal gré, l’Etat devra se questionner sur son rôle par rapport à la religion et aux évidences acquises, de la Restauration à la révolution fazyste de 1848, du Kulturkampf genevois aux réponses radicales de 1870 et au vote dit de séparation au début du XXe siècle (dans un contexte très différent de celui de la France, soit dit en passant), qui finira de détricoter le lien entre nationalité genevoise et protestantisme – celui-là même que la Restauration s’était empressée de réinstaurer après la débâcle napoléonienne, tandis qu’on pensait ainsi laver l’affront qu’avait constitué la réintroduction officielle de la messe dans la Rome protestante !

Qu’est-ce qui nous unit ?

La Cité protestante et ses satellites des campagnes s’agrégeaient en canton sous la volonté suisse et européenne, et l’on unissait le destin de gens qui ne s’étaient pas choisis, pas vraiment, mais qui pourtant se connaissaient, ne serait-ce que d’échanges commerciaux. Mais l’on assiste alors au début d’une transformation d’une société traditionnelle et globalement homogène, je le disais, vers une société plurielle – comme quoi, ces processus sont plus anciens qu’on veut bien le dire ces temps…

Le mariage, évidemment, est forcé: on ne s’étonnera pas de voir les époux n’avoir pas l’humeur à la noce. Et comme en pareille circonstance, ils vont devoir s’habituer l’un à l’autre, et ce sera long… Ce qui unit, c’est de se supporter. C’est un accommodement, et avant qu’on pense même à s’aimer, tellement cela paraît incongru, on continue de part et d’autre à se satisfaire des ses petites fréquentations adultérines.

Au lendemain de la création du canton, et pour plusieurs décennies, c’est un mariage de raison, sans amour, avec même de la haine, sûrement, et de l’ignorance, invariablement, et de l’arrogance, évidemment, et l’esprit du temps, inévitablement.

L’historien Frédéric Amsler l’évoque bien lorsqu’il écrit: « Tandis qu’avant 1815, la cohabitation de catholiques et de protestants était perçue comme un inconvénient inévitable lié au morcellement territorial genevois mais qu’il était possible de limiter aux civilités et aléas minimaux de la vie quotidienne, le rattachement des communes réunies à Genève va en revanche forcer protestants et catholiques à se bâtir un avenir national commun. »[2]

Comment dès lors penser la diversité des appartenances religieuses et leur articulation dans une même communauté politique, dans une même identité genevoise ? Comment pour les catholiques intégrer la nation genevoise jusqu’alors protestante – et encore dans bien des esprits après –, alors que protestants et catholiques se voient radicalement différents l’un de l’autre ?[3]

En regard de cette évocation, on mesure aujourd’hui le chemin parcouru ! Et c’est peu dire que nous venons de loin ! Il aura fallu bien des combats, bien des contradictions, bien des occasions saisies pour tenter, dans cette histoire compliquée qui finira en ménage à trois, avec la création en plein Kulturkampf de l’Eglise catholique libérale (aujourd’hui chrétienne)… en plein ménage à trois, donc voir plus si mésentente (voir les fractions protestantes entre Réveil, orthodoxes et libéraux) dans le dernier quart du XIXe siècle, pour que de ce vaudeville genevois finisse par émerger une dédramatisation du rapport à l’autre, avant la conquête d’une progressive reconnaissance.

Qu’est-ce qui nous unit, insiste le philosophe ?

Bien qu’il semble régler des comptes avec le christianisme (d’une manière un peu trop superficielle à mon goût), Roger-Pol Droit a ce propos déterminant: ce qui unit, c’est le regard du visage de l’autre, c’est-à-dire la rencontre sincère; pas se regarder en chiens de faïence, avec animosité, mépris, méfiance, suffisance, méconnaissance mutuelle, non: la rencontre, c’est-à-dire l’échange des regards. « Certes, écrit-il, rien ne s’échange de tangible quand des regards se croisent. Pourtant, le regard de l’autre façonne de manière décisive ce que je fais, ce que je suis. Et réciproquement: mon regard le transforme, lui impose telle ou telle posture. L’échange des regards n’est donc pas seulement une façon de parler, une expression anodine. Il est crucial. »[4] « En fait, poursuit l’auteur, c’est un monde qui se profile dans l’échange des regards. En l’explorant, on se trouve vite conduit à réfléchir sur la reconnaissance, la dignité, la liberté et la servitude, l’honneur et la révolte. » Le philosophe trouve là un lien bien plus fondamental que l’union nationale, et il a des pages excellentes sur les pièges du terroir et de l’identité, pages qu’il n’est pas possible de développer ici mais dont je vous recommande l’exploration.[5]

On objectera que cet enjeu du regard ne suffit pas encore, aussi fondamental soit-il. Et l’on aura raison. C’est là qu’intervient ce qui, pour nous chrétiens, pluriels, aura fini par faire son chemin, aura fini par être entendu et pris au sérieux, mais auquel il faut rester attentifs et fidèles, à savoir la parole de l’Evangile. Il était temps ! Il était temps d’entendre enfin que le Christ est notre paix, qu’il fait unité, lui, de ce qui nous divise, qu’il a détruit le mur de séparation, et les murs de tous les apartheids ecclésiaux et spirituels que nous remaçonnons avec une application consommée. Que le Christ et lui seul fait du neuf de notre diversité revendiquée et nécessaire. Que c’est lui qui a tué la haine. Voilà les expressions d’une force inouïe que vous pouvez lire dans les mots de la lettre aux Ephésiens reproduits sur vos feuillets. C’est en lui qu’est décrétée la paix.

Que n’aura-t-il fallu que nous nous entendions enfin cela et le mettions un tant soit peu en pratique (au fil du XXe siècle) ! Ce qui nous unit, c’est le Christ; c’est l’action de Dieu qui, en lui, se fait proche et nourrit nos regards. Voilà ce que nous avons enfin compris ! Voilà pourquoi nous n’en pouvons plus lorsque des discours religieux ou, dans un ordre différent, politiques, nous ramènent en-deçà de cette exigence fondatrice. Voilà pourquoi nous nous trouvons détestables et nuls lorsque par inadvertance nous y cédons à nouveau ! Sans cette reconnaissance, sans cette familiarité spirituelle, sans cet échange bienveillant et enraciné des regards, rien de ce que nous avons vécu à Genève de positif entre nos Eglises et communautés religieuses, voire avec l’Etat et la société civile, n’aurait été possible:

– il n’y aurait pas eu « Chrétiens pour l’an 2000 »;

– il n’y aurait pas eu la rencontre européenne de Taizé il y a exactement 8 ans à Palexpo;

– il n’y aurait pas le travail des aumôneries (HUG, prison, réfugiés, EMS…)

– il n’y aurait pas toutes ces expériences discrètes et inconnues, cette vie de la base, cet œcuménisme rafraîchissant, parfois âpre, cette audace de célébrer ensemble;

– il n’y aurait pas le souci d’associer et de vivre ensemble le Jubilé de la Réforme, tandis que l’occasion pourrait n’être qu’un prétexte à « commémorer bien-chez-soi » dès novembre prochain;

– il n’y aurait pas la conviction que tous sont de la famille de Dieu, sans qu’on ait besoin d’arrimer ni d’asservir qui que ce soit à notre foi;

– il n’y aurait pas ces moment où nous faisons corps social avec quiconque le veut, dans les tragédies du moment – et cette année, il y en eut qui nous ont touchés, en janvier ou en novembre…

 Ce qui nous unit, dans le jeu des désaccords et des concordances, des effilochements distraits et des retrouvailles joyeuses, c’est le Christ seul, pierre maîtresse de toute fondation, dans la diversité reconnue de nos constructions et sensibilités. Mais c’est aussi l’affirmation que cette référence-là ne saurait constituer une nouvelle tentation communautariste, un nouveau repli soi-disant civilisationnel, contre d’autres identités, qu’elles soient croyantes ou non. Il suffit de ces logiques d’exclusion !

Ce qui nous unit n’est pas dans ce qui divise, mais peut se trouver dans ce qui nous met en question et nous stimule.

 Ici même, à l’Escalade, le modérateur de la Compagnie des pasteurs et des diacres, Patrick Baud, terminait sa prédication sur ces mots: « Apprendre à connaître ce qui nous distingue en enseignant nos particularités afin de mieux nous respecter. » Voilà ce qui nous unit. Voilà ce qui ouvre en nous l’espace d’une paix convictionnelle[6]. Voilà comment nous sommes ensemble, nous dit l’apôtre en des mots choisis, intégrés à la construction du temple du Seigneur, pour devenir une demeure de Dieu par l’Esprit. Cette construction et cette reconnaissance réciproque et large constituent notre espérance citoyenne. Enfin, nous l’avons entendu. Enfin, l’Evangile en nous fait son chemin de restauration.

 Amen.


[1] Qu’est-ce qui nous unit?, Paris, Plon, 2015.

[2] L’apprentissage du pluralisme religieux. Le cas Genevoix au XIXe siècle, Genève, Labor et Fides, 2013, p. 8.

[3] cf. idem, p. 12.

[4] Qu’est-ce qui nous unit?, p. 116-117.

[5] Cf. idem, p. 84-92.

[6] Cette expression revisite de manière inclusive et stimulante l’ancienne désignation de paix confessionnelle: qui, en effet, n’y serait pas inclus ?