Culte commémoratif de la Restauration
Mercredi 31 décembre 2014

Prédication: Blaise Menu, vice-président de la Compagnie de pasteurs et des diacres

Texte biblique: Matthieu 15,21-28

Exergue: (les premiers mots de ce culte)

« Si tu t’asseyais sur un nuage, tu ne verrais plus les frontières des pays, ni les bornes des champs.

Il est regrettable que tu ne puisses t’asseoir sur un nuage. »

Khalil Gibran, Le Sable et l’Ecume, p. 141


Prédication

« Chiens de Français ! Bon débarras ! »

Voilà le genre d’insulte qu’on n’a pas manqué d’entendre dans les rues de Genève au moment où la garnison française tournait les talons et laissait la ville aux Autrichiens – comme il a été rappelé tout à l’heure dans le récit lu par ma collègue.

Ces mots-là, on les avait déjà entendus souvent, même – surtout ! – lorsqu’il s’était agi d’accueillir des réfugiés huguenots dans les siècles précédents, lorsque par centaines et par milliers hommes et femmes persécutés par la Royaume de France venaient trouver refuge dans la Cité sainte – avant peut-être pour certains de déchanter quelque peu.

Curieusement, de siècle en siècle, de génération en génération, Genève et ses habitants gardaient des habitudes, et le verbe haut, et l’insulte rapide qui venait déprécier l’autre encombrant, l’autre de trop. On ne saurait dire d’ailleurs qu’aujourd’hui les choses aient radicalement changé, hélas: les traditions populaires ont la vie dure…

Après 200 ans, un an et un jour, ce culte est peut-être l’occasion de revisiter certains réflexes, et de porter un regard pointu sur notre histoire, et notre présent, à la lumière d’un texte biblique assez singulier.

A la journaliste de Protestinfo que me questionnait il y a quelques jours sur ce moment que nous vivons, je disais trouver là une charmante ‘genevoiserie’ – ce qui, pour une fois, était plutôt un compliment, pas exempt toutefois d’une interrogation sur le sens des choses et d’une commémoration où l’Eglise protestante, de manière de plus en plus juxtaposée à la célébration civile, bon an mal an, rend grâce à Dieu pour une contre-révolution notoirement conservatrice et réactionnaire, croquée de manière piquante et savoureuse par Adam Töpfer, dont vous pouvez apprécier les dessins quelques semaines encore à deux pas d’ici au Musée international de la Réforme.

Il aura fallu que Pictet de Rochemont et quelques esprits éclairés se démènent de Vienne à Turin et à Paris pour faire droit à l’indépendance politique retrouvée, chère de tout temps aux cœur des Genevois, et pour donner corps à l’adage de circonstance – qu’on qualifierait de pragmatique si l’on ne craignait pas l’anachronisme: « Pour rester genevois, devenons suisses ! »

En élargissant son territoire et en le redéfinissant de manière raisonnée, Genève allait s’agréger à un ensemble plus généreux, à la faveur des puissances européennes d’alors. Et si tout cela n’avait pas été fait, on aurait sans doute la commémoration moins reconnaissante aujourd’hui.

Cela dit, à l’invitation de l’essayiste… français Jean-Claude Guillebaud, on se gardera de faire du passé le lieu du litige (cf. Le Commencement d’un monde, p. 245), convoqué devant le tribunal du présent (cf. Le Goût de l’avenir, p. 174), comme si, écrit-il, « l’admonestation rétrospective adressée aux hommes d’hier [aidait] à nous convaincre que nous sommes moins coupables [ou plus capables] que nos ancêtres. » (Goût, p. 174).

Qu’il s’agisse de faire la part des choses avec lucidité ne doit donc pas empêcher cette lucidité de se conjuguer au présent également et d’inspirer la réflexion. A ce moment, le même Guillebaud cite un autre Jean-Claude, le philosophe et sociologue Eslin, qui écrit: « Contrairement à ce qu’on croit peut-être, la démocratie ne peut constituer seulement en idées et en valeurs. Elle implique davantage une mise en scène, une élaboration mythique, des récits, une histoire à raconter, des rencontres, ce qui permet de s’identifier, d’appartenir. Les individus qui composent un corps politique ne peuvent s’identifier sans un récit des origines qu’on puisse écouter et recevoir. » (Commencement, p. 245).

Voilà donc, en ce jour, à côté de l’Escalade, du 1er juin, du Jeûne genevois et j’en passe, voilà ce qui fait notre histoire, notre récit, voilà ce que nous pouvons endosser avec ses éventuelles ambiguïtés, parce que nous ne renonçons ni à l’entendre, ni à le recevoir, donc ni à la penser et à le repenser.

Fondamentalement, il n’en va pas différemment du phénomène religieux, dont le sens puise à la fois dans le lien [religare] et la relecture continue [relegere] – tantôt critique – des récits de référence.

Recevoir aujourd’hui la Restauration comme événement significatif, c’est reconnaître que Genève a changé de genre – ou plutôt les a emmêlés: tout en restant République, la Cité est devenue un canton, au prix de nouvelles frontières et d’une nouvelle identité sociétale par l’intégration d’une population catholique significative avec les Communes réunies (mais pas trop !), ce qui ne fut évidemment pas sans exacerber les identités religieuses, sur quoi je reviendrai peut-être ici même l’an prochain.

Pour le moment, restons sur la frontière.

Le 1er juin passé, pour son premier discours en tant que nouveau maire de Genève, Sami Kanaan nous invitait à réfléchir durant cette année à la notion de frontière: il est vrai que dans ces années 1814-1815, il avait fallu choisir des frontières, mais qui était dupe du fait que, à cette époque déjà, et pour des motifs largement économiques déjà, la bassin de la Cité était la Région genevoise, le pays genevois ? Personne, sans doute, sinon les reclus assiégés de cette Cité. Sans quoi l’on n’aurait pas réactivé les zones franches (sur le pays de Gex, le long du Salève et du côté de Douvaine). Frontières maîtrisées donc, mais nécessairement poreuses.

Au moment d’entendre cette invitation de Sami Kanaan, je me suis dit que pour ce culte qui nous réunit, je prendrais ce texte d’Evangile, qui raconte une rencontre improbable et expose ses protagonistes aux limites de leurs valeurs, aux frontières de leur être.

En effet, après quelques controverses à Gennésareth, le long de la mer de Galilée, Jésus semble chercher du repos dans le territoire de Tyr – où il espère n’être pas connu –, en terre grecque, donc païenne.

Dans cette bande de territoire qui borde la Méditerranée, Tyr est une ville riche et puissante grâce au commerce, ce qui offre un fort contraste avec la Galilée rurale, l’arrière-pays pauvre. Mais la région de Tyr et de l’autre ville Sidon est suspecte pour tout Juif qui se respecte: c’est un secteur qui est, dit-on, habité par des gens impurs (ils ne respectent pas la Loi de Moïse) et mal-pensants, Voilà pour le cadre.

De la rencontre qui s’ensuit entre ce Jésus aventureux et la Syro-phénicienne (ou Cananéenne), les commentateurs privilégient presque tous la démarche pédagogique du rabbi Jésus face aux assauts de l’importune. Si le propos est âpre, c’est que cette femme-là doit apprendre quelque chose du Maître. Or il semble que cette lecture-là tienne plus de l’entreprise de sauvetage de l’imaginaire chrétien sur Jésus que de l’étrangeté de cet texte et du caractère très dérangeant du dialogue qu’il évoque.

Je vous propose donc d’aller aux frontières de l’interprétation, de reconnaître leur porosité, et de vous offrir une autre lecture qui ne soit pas non plus, à l’inverse, l’éclaboussement d’un Jésus réactionnaire et xénophobe.

Voilà donc qu’une femme déboule et presse Jésus: « Pitié, Seigneur, fils de David ! Ma fille est méchamment malade. » Réponse de Jésus ? Rien. Il fait celui qui n’entend pas. Le texte ne dit rien de ce silence, mais ce silence crie, pour qui veut bien l’entendre. Quelle mouche pique donc Jésus, lui d’ordinaire si proche, tellement à l’écoute, prêt à soigner qui se présente à lui… C’est pour cela que ce texte dérange et que l’on cherche par tous les moyens à sauver l’attitude de Jésus. Mais là, j’ose effectivement aborder aux frontières d’un Jésus saisi de préjugés, encombré de sentiments contradictoires à l’égard des étrangers – des autres: ceux qui sont de l’autre côté de la frontière, forcément…

Voici qu’une Cananéenne vint à sa rencontre et se mit à crier, à vociférer, à gueuler, oui ! – et certains manuscrits bibliques écrivent même « aboyer »: elle se mit à lui aboyer contre; ainsi est rendu le son de son accent étranger. Aboyer. Pourquoi s’étonner dès lors que Jésus utilise l’image d’un chien ? Ce que disait et manifestait cette femme s’apparentait, pour la petite troupe avec Jésus, à des aboiements, et le silence de Jésus la maintient dans ce sentiment d’animalité… – vous savez, il semble que la manière qu’on a d’entendre les gens a une grande influence sur la manière de les décrire…

Jésus va finir par répondre, mais à côté: « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » Autrement dit: cause toujours – aboie toujours –, tu m’intéresses… Il ne nous a pas habitués à cela: coincé, indifférent, recroquevillé sur son peuple, sa religion, son identité. Humiliée, la femme ne se laisse pas démonter pour autant. Elle insiste, elle se prosterne – littéralement, elle se couche devant lui… comme un chien ! Admirable, cette femme résiste: elle résiste à l’inhumanité de Jésus. Plus encore, elle entrevoit le Seigneur au-delà du Juif excédé. Pour elle, la part ombreuse de Jésus ne voile pas la lumière derrière lui, celle qui lui vient d’un Autre.

Avec ce texte, on touche aux aspérités de l’être, là où contre nos représentations, Jésus n’est pas lisse. Il n’est pas que gentil garçon, belle gueule, tout sourire, compatissant, gendre idéal. De ce point de vue, il est peut-être rassurant parce que, comme nous, il a connu, contre toute attente, ce que la théologienne Lytta Basset appelle la fermeture à l’amour, expérience très commune et contrariante s’il en est. Là., Jésus ne va pas au bout de l’humain, comme on lit parfois (comme si ou bout de l’humain, il n’y avait que la fange, comme sil fallait une fois encore salir l’humain pour sauver l’image de Dieu); il est juste humain. Et il insiste: « Pas bien… c’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. » Tous les mots font outrage. Mais le texte ne s’arrête pas à cette morale à bon marché. Il y a une réponse, une fulgurance… une conversion. « Tu as raison, dit la femme: ce ne serait pas juste. Mais justement: les petits chiens peuvent bien se nourrir des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. »

A cet endroit du texte, le réformateur Martin Luther a ce mot: « N’est-ce pas là un coup de maître ? La femme attrape le Christ dans ses propres paroles: il la compare à un chien; elle est d’accord et demande seulement qu’il la laisse être un chien, conformément à son jugement ! Que pouvait-il faire ? Il est attrapé ! C’est vrai qu’on laisse au chien les petites miettes sous la table; c’est son droit. C’est pourquoi le Christ se dévoile maintenant tout à fait; il se rend à sa volonté [à elle]: elle n’est pas un chien; elle est, elle aussi, une enfant d’Israël. » (cité par Elian Cuvillier, L’Evangile de Marc, p. 150-151).

Oui, bien envoyé ! Mais la Cananéenne ne parle pas pour blesser. Elle endosse la parole outrée de l’autre pour l’élargir. Elle part du possible pour mordre (!) sur l’impossible. Sous l’apparence su statu quo, elle oblige Jésus à une prise de conscience de la responsabilité des « maîtres » vis-à-vis de ceux qu’ils considèrent comme inférieurs. Après, on pourra parler d’égalité, lorsque le paternalisme ne sera plus d’actualité, lorsque cette identité-là pourra être assagie.

A Genève, il aura fallu du temps, vous savez, au lendemain de la Restauration et de la création du canton, pour que les identités confessionnelles ne soient plus inquiètes ni défensives. Il aura fallu la laïcité, pour aider.

Dans ce récit d’Evangile, c’est Jésus qui fait chemin de foi et élargit l’espace de son territoire intérieur et des frontières qu’il avait cru devoir mettre là. Par les mots d’une autre, il réalise qu’il y a plus que ce qu’il imagine; il y a encore de la place dans la maison du Père…

Et cette conversion-là est tellement importante que, pour le coup, la guérison demandée en devient presque secondaire, juste évoquée.

Ce récit, c’est celui d’un dialogue difficile mais finalement sans perdant, quand l’autre n’est pas humilié mais reconnu dans les limites de sa pensée et conduit un peu plus loin; c’est qu’il repousse les frontières de ce qui est pensable.

Combien de fois avons-nous le sentiment d’être à la frontière de nous-mêmes ? De toucher les limites de ce que nous pouvons penser, dire, vivre, accueillir, comprendre, accepter ? Souvent, il y a nous…et les autres. C’est vrai. Le propos n’est pas remettre de remettre cela en cause. Il est de savoir comment accueillir ces balises, importantes, et ne pas en faire des frontières étanches qui ne seraient que le reflet de nos peurs inavouées, ou des convenances – ce mot poli derrière lequel se dissimulent nos préjugés et nos manques à penser.

La frontière rassure parce qu’elle protège, certes. Mais elle empêche aussi parfois de porter le juste regard: au moment où l’on veut maîtriser la frontière, voilà qu’on se retrouve maîtrisé par elle. Elles sont puissantes, les représentations héritées qui influencent notre cartographie intérieure et somment notre manière de nous comprendre en lien ou en rupture avec les autres. Pourtant ces représentations ne constituent pas une fatalité, pour peu qu’on ne soit tenté, ni de les ignorer, ni de les sacraliser.

Le philosophe Olivier Abel dit très justement l’importance de la frontière pour reconnaître les traces de l’histoire, « cicatrices de conflits dont il serait léger de croire, écrit-il, qu’ils sont solubles dans le marché » économique, et y reconnaître les espaces nécessaires à la construction d’un récit social (La Justification de l’Europe, p. 81-82). Mais il ajoute que la notion de frontière doit être revisitée pour résister à la tentation de sacraliser les frontières, dans bien des domaines. La complexité du monde ne se contente pas d’étanchéités, sans qu’on doive pour autant tout confondre sans pouvoir plus rien distinguer.

Il ne s’agit pas dès lors de se diluer, de tout abattre, de renoncer à la frontière, mais il s’agit d’accueillir d’abord en soi ces limites-là et, cas échéant, de les surmonter: en bonne entente, on déplace les bornes plutôt que de les dépasser. Cette négociation n’est pas sans rappeler les travaux intenses du Traité de Vienne…

…Apprendre à porter ce regard vers l’autre plutôt que sur l’autre (comme pour le dominer ou mieux le mépriser);

…Apprendre à porter une oreille écoutante vers l’autre, même (surtout !) lorsque ce qu’il dit m’apparaît comme…des salamalecs !

…Apprendre à débusquer en soi l’inhumain qui se niche au creux de l’humain.

A mon sens, Jésus lui-même s’est trouvé dans la zone frontière de l'(in)humanité, dans le no man’s land, là où il n’y a pas âme qui puisse vivre… Une femme lui a résisté et a mis au jour cette part d’ombre en lui, lui permettant de surmonter l’ambiguïté et la confusion qui l’habitaient, et de reprendre pied en terre habitable.

A la lumière de cet Evangile, sans doute est-il temps, dans notre chère République, d’apaiser les frontières et de renoncer aux noms d’oiseaux comme aux désignations méprisantes quand nous parlons de celles et de ceux qui partagent notre frontière mais qui se trouvent de l’autre côté, ou dans le no man’s land. Il y a tellement mieux à vivre et à dire. Jésus l’a fait. Pourquoi pas nous ?

Amen.