Vocations

« Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. De là, il avança et il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque avec leur père, en train de réparer leurs filets. Il les appela. Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent. » Matthieu 4, 18-22.


« Comme il marchait le long de la mer… »

C’est en se promenant le long de la plage, sur le rivage de l’infini, là où ciel et mer se confondent à l’horizon, que Jésus recrute « Simon, appelé Pierre, et André son frère », deux pêcheurs en plein travail « en train de jeter leurs filets dans la mer ». Que voit-il en eux ? Nous ne le saurons jamais. C’est le mystère de la vocation. On ne sait pas. On ne sait pas ce que le Christ discerne dans le dos de ces deux hommes face à la mer pour qu’il les appelle. Pas plus que nous ne saurons jamais ce qui s’est exactement passé avec Saint Paul sur le chemin de Damas, Saint Augustin dans les jardins de sa villa milanaise, Pascal dans la nuit de Paris, Claudel sous les voutes de Notre Dame, Anne-Laurence, Elda et Philippe (lire leurs témoignages en pages 6 et 7 d’Entre Vous et Nous) en plein milieu de notre siècle. Nous verrons simplement, chez eux, le retournement qui a conduit au face-à-face, l’avant et l’après, le changement de cap et le nouvel horizon. Pour Pierre et pour André, ce n’est plus la mer mais la terre qui, dorénavant, va se mêler au ciel pour se confondre.

« Suivez-moi !». Et non pas « asseyez-vous ! ».

Jésus, quand il fait l’appel, ne met personne au garde à vous, mais met les gens en mouvement. La marche, la route est inséparable de « l’homme aux semelles de vent », qui invite quiconque croise son chemin aux détours et aux déplacements. Cela commence très tôt, dès avant sa naissance, quand Joseph et Marie ont fait la route qui sépare Nazareth de Bethléem, avec cet enfant prodigue qui, encore dans le ventre maternel, commence déjà à « mettre en branle » ; c’est ainsi que Montaigne désignait l’ébranlement qu’induit la mise en mouvement. Les bergers n’y couperont pas, pas plus que les mages et leur lourde caravane, pas plus que ces patrons pêcheurs, par définition hommes du grand large et des vastes horizons, qui, sur sa parole, deviennent ses « acolytes » ; un vieux mot grec qui associe le compagnonnage à la pérégrination.

« Je vous ferai pêcheurs d’hommes ».

La feuille de route, l’ordre de mission, n’est donc surtout pas d’empêcher, mais de « pêcher », ou plus exactement peut-être de « repêcher » celles et ceux qui, pris dans les filets du mal et du malin, de la maladie et de la mort, se débattent et se noient. Celles et ceux qui, plongés dans les abysses ou les abîmes, étouffent par manque d’oxygène. Les ramener à la lumière et sur la terre ferme.

« Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent ».

Nous ne savons pas ce qui a convaincu Pierre et André, mais ils savent qu’ils n’auront désormais plus besoin de leurs filets, ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Si Jésus convoque des pêcheurs, ce n’est donc pas pour leur instrument de travail ; qui est un instrument de torture et de mort.

« Les gens de la voie ». C’est ainsi que, jadis, on nommait les chrétiens. Quand le christianisme n’était pas encore une affaire d’État. Dans le temps où les chrétiens n’étaient que des marginaux sans feu ni lieu, le paysage de nos campagnes sans croix à tous les carrefours et le paysage urbain sans cathédrales de pierres ni flèches de granit qui s’élancent vers le ciel. On les appelait les gens de la voie, non qu’ils fussent toujours en chemin, même si tous nos Évangiles sont agrémentés de cartes géographiques pour retracer les voyages des plus aventureux d’entre eux, mais parce que tous étaient appelés non à s’assoir et à écouter, mais à écouter et à se lever à la voix qui ouvre l’accès à la voie et à vivre, au sens propre comme au sens figuré, sans filets.

« Avançant encore, il vit deux autres frères : Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train de raccommoder leurs filets. Il les appela. »

Voici comment des frères, en suivant Jésus, s’en font d’autres. La rencontre avec Jésus est au bout du chemin. Simon et André partent seuls avec Jésus, Jacques et Jean s’adjoignent et sont embarqués à leur tour dans l’aventure. Si, dans un premier mouvement, l’appel du Christ sépare, il rassemble aussi dans un même mouvement. Eux aussi, « laissent leur barque et leur père et le suivirent. »

Ces quatre pêcheurs, à l’appel de leur nom, se sont levés et se sont mis en route sans savoir de quoi leur lendemain serait fait. Abandonnant leurs barques et leurs filets, ils devaient pourtant bien se douter qu’ils avançaient sur des chemins incertains…

Mais un « je ne sais quoi » les a pourtant convaincus de laisser tomber poissons et crustacés pour s’occuper des âmes en péril et des corps à la dérive, faisant l’apprentissage de l’insolite logique évangélique qui consiste à partir le nez au vent.

Il n’y a pas moins d’incertitudes aujourd’hui qu’hier sur ce qui attend demain les femmes et les hommes qui ont mis leur pas dans ceux de Jésus-Christ en répondant à son appel et il est tout aussi impossible aujourd’hui de dire de quoi leur lendemain sera composé, sinon, sans aucun doute, l’histoire n’ayant jamais jusqu’ici démenti l’Évangile, de rencontres magnifiques, de communions très réelles et de pêches miraculeuses.

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Emmanuel Rolland, pasteur & secrétaire général adjoint de mission


Image – Peinture de Duccio. 13e-14e siècle