Marie Cénec, pasteure à Champel-Malagnou
Mirjana Farkas, illustratrice


illustration-meditation-mai-2015Aimer l’Eglise. Aimer ma religion, ma confession. Cela ne va pas de soi. L’expérience communautaire peut être un obstacle à la foi. Rien n’est plus difficile que de traduire en actes l’intime croyance qui nous habite. Il est facile de se croire homme ou femme de foi, en accord avec ses valeurs et ses croyances, face à son miroir. Il est facile de régner en pape sur son coeur et de se faire sa propre religion, reclus chez soi.

Mais dès que l’on rencontre l’autre, dès que l’on décide de partager le nom de « chrétien », c’est notre foi qui est remise sur le métier, à l’épreuve des liens à construire et à soigner. Communiquer sa foi, la partager, se soutenir, s’encourager, se critiquer, se disputer, dialoguer, « criser », rire, pleurer… Toute la gamme des relations humaines se vit dans les communautés chrétiennes.

Selon l’enseignement de l’apôtre Paul, nous serions un seul corps. Et mon autonomie ? Mon espace personnel ? Comment vivre dans la plénitude de mon individualité dans ce corps qui se dit « du Christ » ? Cette personne que je ne fréquenterai pas ailleurs que sur les bancs d’un temple serait aussi proche de moi que l’oreille l’est de la tête ? Et cet homme à peine supportable serait aussi proche de moi que la main l’est du bras ?

L’image du corps peut s’apparenter à une vision de cauchemar ! Comme si nous devions être des chrétiens siamois, collés les uns aux autres, interdépendants, obligés de collaborer en permanence et de marcher dans le même sens. Si j’essaie de me le représenter, il me semble monstrueux : un assemblage de têtes car tout le monde veut diriger, avec des jambes qui partent dans des directions opposées, des mains qui sont trop peu nombreuses pour agir, des yeux souvent aveuglés par leur seul intérêt, une colonne vertébrale fragile à force de porter des projets trop ambitieux, sans compter l’amaigrissement dû au manque de fidèles…

Que ce soit au niveau des querelles entre confessions dans le christianisme ou de la cohabitation parfois douloureuse entre communautés locales, l’Eglise comme « corps du Christ » est loin d’être un corps glorieux. Il n’est pas toujours bon de traîner dans les « coulisses ecclésiales », là où les langues se délient et que se révèlent les coeurs car l’illusion du « faire corps » s’évanouit aussi vite que l’idéal inatteignable de l’unité.

Les jours où je suis trop lucide, j’aimerais être un cheveu… Comme cela je pourrais facilement me détacher de ce corps et avoir l’impression que je n’en fais pas partie. Mais les jours de lucidité, je suis aussi consciente qu’à ce corps fragile, j’ajoute mes imperfections. Et je m’étonne qu’il fonctionne encore, que cet amalgame de personnes si différentes, aux croyances si diverses, aux personnalités inconciliables parfois… puissent se rassembler, construire ensemble et s’engager. C’est un mystère étonnant que malgré toutes les entraves et les forces de divisions qui traversent l’humanité, des personnes se rassemblent encore pour écouter la Parole. Nourries de pain et de vin, elles continuent à trouver la force de croire et d’être solidaires et créatives. Si cet assemblage disparate non seulement « tient ensemble » mais se révèle fécond, c’est peut-être parce que ce corps respire au rythme de l’Esprit…


Paru dans La Vie protestante (Mai 2015)