Prédication du pasteur Emmanuel Fuchs, le 29 novembre 2015
Réf. biblique : Esaïe 9, 1-6,Esaïe 53, 1-7 ; 2 Co 8.9 ; Philippiens 2, 6-11

Le temps de l’Avent, c’est le temps de l’attente par excellence et pour beaucoup d’enfants le temps de l’attente, c’est le temps où l’on se demande si l’on va recevoir ce qu’on espère, ce qu’on a mis sur la liste… mais le problème c’est qu’on ne reçoit pas toujours les cadeaux qu’on attend. Il y a parfois des déceptions et à partir du 26 décembre, c’est le grand bal des retours dans les magasins. On essaie d’échanger les cadeaux qui ne nous plaisent pas ou qui sont inutiles pour trouver celui qui correspond vraiment à notre attente, à notre désir…

Le temps de l’Avent c’est le temps de l’attente … attente de Dieu qui vient à notre rencontre. Un Dieu qui vient à notre rencontre, voilà bien la promesse qui nous est faite. C’est peut-être bien ce qu’il y a de plus extraordinaire dans la foi chrétienne j’ai bien dit extra – ordinaire, c’est que Dieu nous rejoint dans l’ordinaire de nos vies. Comme la dit Irwin James, un des douze hommes à avoir marché sur la lune : « les plus extraordinaire ce n’est pas que l’homme ait marché sur la lune, mais que Dieu ait marché sur la terre ». Non pas Lui là-haut et nous ici en bas. Mais lui nous rejoignant… Comme je le dis souvent : c’est peut-être ça la grande originalité de la foi chrétienne : à la différence de toutes les autres religions qui cherchent avant tout à faire monter l’humain vers Dieu, à l’élever au-dessus de sa réalité ordinaire, quotidienne ; dans la foi chrétienne, le mouvement est inverse, c’est Dieu qui descend. Si l’on cherche par je ne sais quel exercice ou ascèse spirituels à s’élever au-dessus de notre réalité humaine, nous risquons fort de nous … croiser dans l’ascenseur : nous tentant de monter et le Seigneur prenant le chemin inverse, descendant vers nous. Pour rencontrer Dieu, il faut donc garder les pieds sur terre !

Le temps de l’Avent, c’est un temps particulier que l’on met de côté pour se préparer à cette rencontre. Personnellement, je n’aime pas attendre, je suis plutôt du genre impatient… mais là c’est différent … prendre du temps, se préparer à la rencontre. Alors cela nous permet de nous poser cette question : mais quel Dieu attendons-nous, quel Dieu souhaitons-nous recevoir à Noël ? A l’image de l’enfant qui prépare sa liste de cadeaux …. que mettons-nous sur notre liste ? Nous sommes vite tentés, et c’est assez légitime, quand on voit les difficultés du monde, d’espérer un Dieu qui règle tous nos problèmes ? Un Dieu qui vienne faire cesser toute guerre et toute violence en ce bas monde ? Un Dieu qui nous prouve par la force qu’il existe, un Dieu qui rétablisse sa justice ? … On risque fort, si telle est notre demande, d’être déçu le 24 au soir en déballant le cadeau que Dieu nous offre. On risque fort de vouloir échanger le 26 au matin ce Dieu reçu à Noël car il ne correspond pas du tout à ce qu’on avait demandé… Mais ça c’est une vieille histoire, n’est-ce pas déjà celle du veau d’Or quand le peuple préfère à un Dieu qu’il ne voit pas un Dieu plus pratique, plus visible, plus clinquant…

Si Jésus a tant dérangé ses contemporains au point qu’il a fini pendu au bois de la croix, c’est précisément parce qu’il remettait en question profondément l’image, la compréhension qu’on peut avoir de Dieu et cela n’a pas changé. Aujourd’hui ne sommes-nous pas souvent comme la foule des Rameaux qui rêve de voir en Jésus le roi qui arrive rétablir la Justice de Dieu sur terre … une foule qui très vite le rejette car il ne correspond pas « au profil de l’emploi » pour le Messie attendu…

C’est vraiment l’histoire d’un grand malentendu entre Dieu et les humains…

Regardez cette image

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Regardez-la bien, je la trouve extrêmement riche et subtile.

En plus cette image a une histoire : Elle faisait partie d’un calendrier publié il y a plus de vingt ans sous le titre « Dieu a-t-il de l’humour ? ». J’ai toujours trouvé cette image particulièrement réussie. Lorsqu’en janvier dernier nous avons organisé une célébration à la suite des attentats de Paris, Barrigue était invité et il a ressorti cette image, précisant qu’il la tenait pour son meilleur dessin…

Ces deux personnes interpellent Dieu avec vigueur « descends si tu es un homme » mettant en quelque sorte Dieu au défi de montrer sa force ; le provoquant pour voir s’il ose venir et se montrer. « Descends si tu es un homme » : dire cela à Dieu semble bien absurde, mais quelle subtilité parce que n’est-ce pas précisément ce que Dieu va faire ? Descendre comme un homme, mais non pas pour relever le défi lancé par cet homme, non pas pour montrer toute l’étendue de sa force … mais comme un homme, dans la discrétion d’une naissance ordinaire. Un Dieu qui vient à l’encontre de ce qu’on attend, un Dieu qui nous prend à revers, un Dieu qui nous surprend…. Sommes-nous vraiment prêts à la rencontre ? À cette rencontre déconcertante ? Je n’en suis pas si sûr … je parle pour moi, et c’est pourquoi le temps de l’Avent est si précieux car il nous permet de nous reposer un certain nombre de questions et d’épurer notre attente de Dieu, épurer dans le sens où il nous faut probablement la passer au tamis, car trop souvent notre attente est encore pleine du désir de recevoir le Dieu qu’on espère plutôt que le Dieu qui veut venir à ma rencontre. Suis-je prêt à me laisser surprendre ?

Je m’explique : dans toute l’histoire de l’humanité, l’homme a toujours essayé d’entretenir avec la divinité une relation qui lui soit favorable. Il faut que les dieux me soient favorables, que je plaise aux dieux, que je les amadoue et alors avec leurs faveurs, je pourrais y retirer des avantages certains. C’est la recherche d’un Dieu « utile ». Aujourd’hui nous ne cherchons peut-être pas amadouer Dieu par nos sacrifices, mais je ne suis pas sûr que nous ne cherchions pas quand-même d’abord un Dieu qui nous soit utile !

Il y a dans l’histoire de nombreux exemples où l’être humain a cherché à utiliser Dieu à son profit, pour défendre sa cause ou son idéologie. On l’a vu dans le passé avec le tristement célèbre « Gott mit uns » ou plus récemment avec les terroristes fanatiques. Mais on peut également chercher un Dieu utile, à se servir de Dieu, sans sombrer dans ces extrêmes. Quand des parents viennent me voir pour la préparation du baptême de leur enfant et qu’ils me disent vouloir demander le baptême pour que leur enfant soit aimé, protégé par Dieu ; il y a tout à la fois quelque chose de très beau dans cet acte de foi et en même temps la recherche d’un Dieu … utile. Utile pour notre protection, notre santé. Chercher l’aide de Dieu n’a rien de gênant en soi. Dieu de fait nous aide, nous accompagne, nous donne force et espérance. Mais il y a une certaine ambiguïté à aller vers Dieu pour y être protégé. La foi ne sera jamais une assurance contre les malheurs, ni une garantie de bonheur…

Or à Noël c’est tout le contraire qui nous arrive : Dieu ne vient pas sous la forme d’un Dieu utile …. Il n’y a rien de plus « inutile » si vous me passez l’expression qu’un nouveau-né inutile dans le sens où c’est d’abord nous qui devons prendre soin du nouveau-né, c’est nous qui lui sommes utile…. En venant à travers le ventre d’une femme ordinaire, comme n’importe lequel d’entre nous, Dieu nous invite à changer notre attente de Dieu… non pas d’abord un Dieu utile, mais un Dieu qui vient simplement à notre rencontre…

N’est-ce pas déjà pas l’intuition du prophète Esaïe lorsqu’il parle du serviteur souffrant (dans lequel évidemment les chrétiens ont vu une préfiguration de l’image du Christ) « Il n’avait ni aspect tel que nous le remarquions, ni apparence telle que nous le recherchions … comme un agneau traîné à l’abattoir ».  Extraordinaire passage du prophète Esaïe qui préfigure le destin qu’aura la Christ. Et comment aujourd’hui alors que nous voulons être associés par la prière avec nos frères et sœurs du proche et moyen Orient ne pas penser en entendant cette description du serviteur souffrant à ces milliers d’hommes et de femmes qui sont humiliés, violentés, martyrisés dans le monde entier, privés de toute liberté et dignité et parfois en raison même de leur seule fidélité à Jésus Christ…

Non à Noël ne nous attendons pas à recevoir un Dieu utile, dans le sens utilitariste que l’on va pouvoir utiliser pour améliorer notre confort, notre santé ou notre sécurité, notre protection, mais un Dieu qui vient nous rejoindre dans le plus ordinaire de notre vie. La crèche obscure comme lieu de naissance n’est-ce pas l’indice qu’il n’y a désormais plus un seul lieu sur la terre qui ne soit pas digne de recevoir cette présence de Dieu. Si Dieu a pu venir naître au fond de la crèche, alors il peut bien venir me rejoindre dans ma vie.

Alors quel Dieu voulons accueillir à Noël ? Ou plutôt quel Dieu sommes-nous prêts à recevoir ? Sommes-nous prêts à nous laisser surprendre ?

Christ s’est fait pauvre pour nous rejoindre ; ce que Paul a si magnifiquement résumé quand il a écrit : « Vous connaissez en effet la générosité de notre Seigneur Jésus Christ qui, pour vous, de riche qu’il était, s’est fait pauvre, pour vous enrichir de sa pauvreté. »

Etre enrichi par la pauvreté du Christ…. pas facile à comprendre … mais on peut percevoir qu’il y a dans cette phrase quelque chose de très profond, quelque chose à découvrir, quelque chose qu’on ne finit pas découvrir année après année. Un petit qui est Dieu … un Dieu qui est petit … c’est encore une fois contraire à toutes nos attentes ou aux discours habituels. Il n’y a qu’à voir les discours qu’on entend à propos de la religion… on est loin du Djihad, d’un Dieu violent ou puissant ou d’un Dieu qui veut forcer tout le monde à penser comme lui… Son seul cadeau est son extrême pauvreté, c’est là au cœur de l’humanité la plus fragile, la plus vulnérable que Dieu a décidé de nous rejoindre, c’est probablement un indice, un de plus, que pour retrouver Dieu il nous faut accepter dans notre vie nos propres lieux de pauvreté et de vulnérabilité, ce n’est pas dans les parties les plus brillantes de notre vie que Dieu vient nous rejoindre, ce n’est pas dans le palais illuminé d’Hérode qu’il a choisi de naître, c’est dans les zones dans notre vie les plus reculées, les  plus sombres, les moins en vue qu’il se love et nous attend. A nous de le chercher. Là au creux de notre vie.   Amen