Prédication du pasteur Daniel Neeser, le dimanche 25 juillet 2010
Réf. biblique : Genèse 12

INTRODUCTION

Après les récits « fondateurs » et, dans ce sens, mythologiques ou protohistoriques de Genèse 1 à 10, l’histoire d’Abraham est une autre façon de désigner le « début du monde », soit l’apprentissage de la confiance au risque de l’autre, nature ou êtres humains.

Au chapitre 12, le récit commence de manière très brutale: « Un jour le Seigneur dit à Abram… » (12,1). Comme si tout le monde devait savoir qui était Abram et qui est ce Dieu qui parle ! On apprendra par la suite qu’Abram est un chef de clan, riche et puissant, vivant en Mésopotamie, dans le Golfe persique, vers l’an 1800 av. J.-C. dans une société semi-nomade.

Ainsi Abram est l’objet d’une PAROLE de la part d’un ‘personnage’ appelé LE SEIGNEUR (nom qui s’écrit avec les quatre lettres imprononçables). Et cette Parole lui dit: « Quitte ton pays, ta famille, tes racines pour aller vers un pays que je te ferai voir et que je donnerai à ta descendance ». Et Abram va partir pour ne plus jamais revenir dans son lieu d’origine. Il est âgé de 75 ans lors de son départ. Son itinéraire compte, à vol d’oiseau, environ 2500 km, faits à pied bien sûr, et avec sa femme Saraï, son neveu Loth et ses enfants, ses serviteurs, ses bagages et ses troupeaux.


La terre, quelle soit promise, donnée ou sainte, rejetée ou maudite, est un thème central dans l’histoire de tout peuple et, particulièrement, dans celle d’Israël. La promesse de l’Alliance avec Dieu n’est-elle pas intimement liée à celle d’une terre ? Et n’y a-t-il pas jusqu’à certaines paroles du Seigneur ou paraboles dans le Nouveau Testament pour insister sur l’attachement à la terre ? Les images de la vigne bien ou mal cultivée, les paraboles du retour de l’intendant qui vérifie si les gérants du domaine l’ont fait fructifier ou celle du retour du fils prodigue dans le domaine du père, tout semble insister sur un droit à une terre, lieu de travail, d’accueil et de refuge, et sur le devoir de la conserver et  l’exploiter.

De manière plus générale, s’installer, passer du nomadisme précaire au sédentarisme plus sûr, avoir son coin de terre à soi, son « chez soi », quoi de plus légitime ? On parle même d’une évolution, avec son sens moral de progrès, du nomadisme vers le sédentarisme. Emigrer, partir à l’aventure, fonder un peuple, conquérir une terre, créer une civilisation, quoi de plus connu ? Pendant des millénaires cette perspective a porté hommes et peuples, les a exaltés et poussés aux plus hautes entreprises et jusque dans la lune… Entreprises parfois problématiques, s’agissait-il d’envahir ou de civiliser, les deux  ne sont-elles pas conjointes ?… Aujourd’hui, ces grands mouvements de peuples ne sont plus d’actualité, sinon que les migrations de millions de travailleurs ou de réfugiés prennent le relais et posent de fait toujours et encore la même question : qui est propriétaire de tel bout de terre, qui a le droit de poser une borne et de dire ‘c’est à moi’, avec son corollaire ‘donc pas à toi’ ?

Cette question du statut de la terre, de sa propriété, de son partage et de ses limites est l’une des dynamiques de ce récit. Au verset 6 nous lisons : « Abram traverse le pays jusqu’au lieu de Sichem, au térébinthe de Moré » et voici la suite qui est proprement un scandale : « Les Cananéens sont déjà là dans ce pays où LE Seigneur se fait voir à Abram ». Mais à qui donc est ce pays ? Aux Cananéens qui y sont déjà ou à Abram à qui Le Seigneur prétend donner cette terre ?…

Première indication : en général quand il y a, dans l’Ancien Testament, une difficulté de compréhension, c’est qu’il y a du sens à trouver… Et là il y en a !

Ensuite, retournons aux premiers textes de la Genèse : tout nous y dit que c’est Dieu, et lui seul qui créa terre et ciel, animaux et êtres humains, lunes, étoiles et soleils et rien ne nous dit qu’il réserva un lieu pour un peuple. Au contraire, il donne tout à l’humanité, sa bénédiction comme ses ordres de peupler la terre, de la remplir et de dominer sur la création entière. Si Adam est père des humains, il n’est pas juif…

Ainsi Dieu demeure maître de ce qu’il donne et de la manière dont il le donne. A l’image de la parabole des deux fils, quand il donne à l’un il n’enlève pas à l’autre : « Mon enfant, dit-il au fils aîné, toi tu es toujours avec moi et tout ce qui est  à moi est à toi »[1]. Cette libre générosité divine peut nous sembler… injuste !

Autre découverte : il n’y a pas de terre vierge, dans le sens de ‘mise à disposition de l’humain’ comme s’il pouvait en être le maître. Même celle promise par Dieu ne l’est pas. Il y a déjà du monde quand le peuple élu y arrive… Nous venons toujours après… Après Dieu, après d’autres, après qu’arbres et animaux furent créés[2]. Cette non virginité de la terre promise renvoie à ce que je viens de dire au sujet de l’origine de la terre : nous n’en sommes pas les créateurs, donc encore moins les propriétaires. Fondamentalement, personne ne peut ni acheter ni vendre légitimement une terre car personne n’en était le premier propriétaire. Il n’est que de voir les dégâts commis par les colons et autres conquistadors de tous poils pour s’en persuader !

Cela donne une règle de conduite dans notre rapport à la terre, à sa manière de l’habiter et de gérer l’inévitable partage. Car de partage, il va en être question de deux manières. Nous avons relevé la première : les Cananéens qui habitent le pays et le clan d’Abram qui y arrive vont devoir partager cette terre et apprendre que ni les uns ni les autres n’ont sur elle de droits exclusifs. La seconde est cette nouvelle surprise du texte. Au verset 10 nous lisons : « Famine dans ce pays, sévère famine dans ce pays. Abram descend émigrer en Egypte ». Voilà que la Terre promise ne répond pas aux besoins de ceux à qui elle est promise. Même l’herbe est plus verte ailleurs que dans le pays promis ! Si elle n’est pas vierge, la terre promise n’est pas non plus l’Eden ou l’Eldorado. Ce n’est pas parce qu’elle est donnée par Dieu qu’elle est magique ou autosuffisante. Le manque est là. Et le texte précise que ce manque est tel qu’il oblige Abram à émigrer une fois encore et à demander à de plus riches, les Egyptiens, de partager leur production.

Pour conclure, je reprends les conséquences de ces découvertes majeures que la terre promise n’est pas notre propriété, qu’elle est à partager et n’est pas autosuffisante.

Première conséquence, récipiendaires d’une nature que nous n’avons pas faite, nous ne sommes pas responsables de ses limites, de ses ‘lacunes’, comme de ses richesses mais de ce que nous en faisons. Corollaire de cela : la confiance. Si nous acceptons que cette terre vient de Dieu, nous acquérons une liberté plus grande, une forme de légèreté : nous pouvons avoir confiance en l’acte du Créateur, cette terre qu’Il donne est bonne, ce cadeau est bon puisqu’il vient de Lui. Cette confiance est à mettre en face de la problématique de l’écologie et son penchant pour la culpabilité, voire le catastrophisme ou l’idéalisme. Voyez le « et Dieu vit que cela était bon » dans le poème de la création[3] : comment ce qui est bon, adéquat[4] à la parole de Dieu, pourrait disparaître ?!

Ensuite, le partage. Il est au centre du don de l’Alliance biblique. Les Cananéens ont dû l’apprendre, comme les Israélites. Et ce partage ne sera jamais exempt de violence. On n’est plus dans le paradis ! Cette violence intervient très tôt dans notre récit, au chapitre suivant déjà : Abram est remonté d’Egypte, il s’est installé avec Lot dans le pays promis. Commence alors son périple de pâturages en pâturages. « Il croule sous le bétail, l’or et l’argent », dit le récit qui précise que lui et son neveu, Lot, « sont si riches et nombreux qu’il devient impossible de vivre ensemble dans ce pays » et les conflits éclatent et il faut partager le pays pourtant promis à Abram et aux siens[5].

Enfin, la reconnaissance de l’existence de l’autre comme faisant partie du don. Cet autre interdit l’exploitation exclusive et exténuante de la terre, il est la limite du don. Recevoir n’est pas tout recevoir. Le manque, ou la non complétude fait partie de ce que Dieu donne. Recevoir un don de Dieu n’est pas partager sa toute-puissance, pour autant qu’elle existe.

Là où tu vas il y a déjà quelqu’un : oui, l’autre fait partie de la promesse et du don. Il est en est la limite, mais la grâce aussi.

[1] Luc 15,31
[2] Dans le premier récit de la Création, l’humain est créé en tout dernier, au 6è jour.
[3] Genèse 1
[4] Telle peut être la traduction du ‘tov’ hébraïque généralement rendu par ‘bon’.
[5] Genèse 13,6-9