Prédication du pasteur Emmanuel Fuchs au Temple de Chêne, le 5 avril 2015
Réf. biblique : Jean 19, 28-30 ; 20, 1-10.19-22

C’est souvent que c’est comme cela que ça commence, la mort par ces mots qu’on nous adresse : « Voilà tout est fini, on est désolé ». Et nous voilà plongés dans le deuil et la tristesse face à la mort d’un proche. En une seconde tout bascule. Tout est fini. Ces mots vous les avez sans doute entendus ; il nous rappellent quand on les entend combien la mort poursuit son œuvre ; combien malgré tout l’amour qu’on peut avoir pour le proche qui se meurt, malgré tous les soins prodigués, la mort se montre la plus forte et il nous faut dès lors apprendre à parler d’un être aimé au passé. Tout est fini !! Plus rien ne sera comme avant… et nous sommes soudain face à un gouffre, un vide terrible.

Tout est fini, c’est ainsi que commencent bien de nos deuils, mais c’est aussi une phrase qui résonne d’une manière très particulière, puisqu’il s’agit des mots mêmes que Jésus aurait prononcés sur la croix juste avant de mourir…

Mais voilà la traduction même de ce mot « tetelestai » pose problème ou, mieux, nous place face à un choix. On peut en effet traduire ce mot de différentes manières : « C’en est fait », « c’est fini », « tout est achevé », « tout est accompli », voire « tout est payé, ou tout est consommé »…

Cette diversité, et c’est ça qui est génial !, nous place de fait, comme je le disais, devant un choix. Comment voulons-nous traduire ces paroles ? A nous de choisir. On peut prendre l’option de traduite « tetelestai » par « tout est fini », ce qui laisserait penser que Jésus voyant la mort arriver constate avec une certaine amertume son échec. C’est une possibilité, mais elle est lourde de significations. Mais un peu à l’image de la phrase « mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné » que l’on peut entendre comme un cri de désespoir absolu et l’échec de Dieu mais que nous pouvons aussi entendre comme l’expression de la plus grande communion entre Dieu et les humains à travers ce sentiment d’incompréhension et d’abandon ressenti par le Christ lui-même, de la même manière, nous pouvons aussi voir autre chose qu’un constat d’échec dans les mots de Jésus. Mon Dieu mon Dieu pourquoi m’as -tu abandonné peut devenir la phrase la plus triste, la plus redoutable ou au contraire, l’indice d’une proximité, d’une communion totale entre Dieu et l’humanité à travers son Fils. Il en va de même avec cette phrase. Si nous choisissons l’option de la traduire plutôt que par « tout est fini », par « tout est accompli », cela peut changer passablement notre manière de voir les choses.

Vous savez un peu comme quand on a des invités et qu’on a travaillé toute la journée pour préparer la soirée, il y a un moment (si l’on n’est pas en retard!) où l’on a tout préparé ; la table est mise , les invités peuvent arriver, la soirée peut commencer ; tout est « accompli » tout est prêt.

Cela me fait aussi penser à la phrase prononcée par le centurion romain au pied de la croix quand il dit « vraiment cet homme était le Fils de Dieu », il témoigne par là d’une intuition profonde que cette crucifixion n’est à nul autre pareil ; il pressent que les choses ne se passent pas normalement, qu’il y a un sens caché. Dans ce choix de traduction « tout est accompli » plutôt que « tout est fini », il y a de la même manière une intuition que dans cette mort quelque chose commence ; ou plutôt que quelque chose de nouveau peut désormais commencer que ce que Jésus est venu manifester sur terre, il l’a accompli jusqu’au bout. Un peu comme si Jésus disait : « ce que je devais faire, je l’ai fait, je peux m’en aller en paix ». Un choix de traduction qui traduit une espérance !

« Tout est fini » nous oblige à regarder derrière, dans le passé ; il n’y a plus d’espoir… « tout est accompli » en revanche nous invite à regarder devant, à nous projeter vers l’avenir.

La question que l’on doit se poser est bien celle de l’accomplissement dont parle Jésus ; car rien n’est moins évident que de voir dans la croix une victoire et un accomplissement. C’était déjà le problème des disciples qui n’ont pas compris que pour que la victoire du Christ soit totale, accomplie, elle devait passer par la terreur de la croix. La victoire, c’est précisément d’accepter la croix et de traverser la souffrance et non pas comme on aurait pu le penser d’éviter la croix pour le Christ (au nom de la Toute puissance divine). Il y a effectivement quelque chose d’apparemment absurde à cette mort, comme à toute mort, une forme d’échec, à moins que Dieu ne vienne y mettre du sens.

De même nos vies n’ont aucun sens, dans le sens où de toute manière la mort ne pourra être évitée. Toute vie est vouée à la mort et donc à une forme d’échec à moins que nous sachions saisir la présence du divin en nous, à moins que nous sachions reconnaître la grâce qui nous est donnée et qui est inhérente à toute vie. Toute vie d’homme est absurde si Dieu ne lui donne un sens qui transcende la mort, car nous allons tous à la mort, pour nous aussi un matin ou un soir, tout sera fini… ou accompli si la vérité de nos vies demeure attachée à l’achèvement du crucifié.

Alors oui nous pouvons le croire :Jésus a accompli sa tâche, le Messie est venu et pourtant nous peinons à voir ce qui a changé ; le monde est toujours violent, les injustices demeurent. L’accomplissement dont parle Jésus n’a rien d’évident, à moins peut-être de le chercher en nous… Ce qui est étonnant c’est que cette parole « tout est accompli » est prononcée par le Christ en croix; ne l’aurions-nous pas plutôt attendue du Christ ressuscité au matin de Pâques ? Jésus triomphant de la mort, sortant du tombeau au son des trompettes aurait pu dire : « Tout est accompli… j’ai triomphé de la mort ». Or c’est précisément à la croix que Jésus annonce que tout est accompli, comme pour nous dire que c’est là que se joue quelque chose d’unique, d’irrémédiable. Tout est accompli quand le ciel pleure sur Jérusalem, quand l’obscurité a envahi le pays, quand la violence a atteint son paroxysme. C’est au cœur de cette réalité tellement humaine et pas dans le monde des anges que tout est accompli. C’est donc au cœur de notre réalité quotidienne, peut-être difficile, parfois même vide de sens que nous devons creuser pour trouver un sens à cette parole et faire le choix de la traduction : non pas « tout est fini » mais « tout est accompli » et affirmer cette conviction que même si le sens ne m’est pas donné, le Seigneur ne m’a pas abandonné. Alors qu’à la croix tout semble fini, tout ne fait que commencer, car la vie est en marche d’une manière nouvelle. Oui tout est accompli parce que Dieu nous a accompagnés jusqu’à la mort. En accomplissant l’œuvre que son Père lui avait assignée, le Christ, mort et ressuscité pour nous, a ouvert devant une voie nouvelle et nous avons le choix, comme pour la traduction : nous contenter de ce que nos yeux voient, reconnaître à la mort sa victoire, accepter que le non sens et l’absurde triomphent (la mort finissant toujours par avoir apparemment le dessus sur la vie)… ou se dire qu’il y a quelque chose à découvrir dans cet accomplissement qui me concerne moi aussi. On ne parle pas en effet seulement de la victoire de Jésus sur la mort…. ce qui est en jeu ici est bien plus large : il s’agit de reconnaître que la mort n’a jamais le dernier mot, que le non sens ne peut triompher de ‘amour de Dieu manifester pour nous en Jésus Christ. Comme l’écrira Saint Paul dans sa lettre aux Romains : « rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ, ni les forces des hauteurs ni celles des profondes, ni aucune créatures, pas même la mort… ». Même le non sens apparent de la mort et l’absurde ne peuvent nous priver de l’amour de Dieu

Oui, cela nous concerne. Car l’amour manifesté dans le dernier souffle expiré est la condition de notre propre résurrection, pour nous aujourd’hui. Toute vie d’homme est absurde si Dieu ne lui donne un sens, mais la tristesse peut se changer en joie. Dans la faiblesse et la folie de la croix s’entend la parole de Dieu qui nous dit «je t’aime », «je t’aime malgré le monde et sa violence», «je t’aime malgré toi et tes refus», «ta vie a du prix à mes yeux, combien même tu ne veux pas l’entendre». Cette parole crucifiée condamne toute nos violences et toutes nos haines pour les ressusciter dans l’amour. Cette parole entraîne avec elle toutes nos angoisses, nos peurs, nos tristesse pour les changer en joie. Cette parole crucifiée dit la liberté de Dieu vis-à-vis de tous nos enfermements, à l’encontre de toutes nos logiques d’exclusions.

Tout est accompli… tout peut maintenant commencer et rien ne pourra plus arrêter cette force de vie qui est à l’œuvre, pas plus la pierre roulée devant le tombeau, que nos doutes ou notre incompréhension. Depuis ce matin de Pâques, cette parole du Christ résonne d’une manière nouvelle. Non tout n’est pas fini, tout ne s’est pas terminé à la croix, mais tout est accompli et cet accomplissement se poursuit aujourd’hui à travers chacune de nos vies fragiles, limitées, mortelles, mais conduites, portées dans la vie, dans la mort et à travers la mort par l’amour infini de Dieu manifesté par le Christ sur la croix. Non tout n’est pas fini ; rien n’est jamais fini avec Dieu, mais tout est accompli, tout ne fait que commencer : la vie, même face à la mort, est toujours devant nous !

Amen