Prédication du pasteur Emmanuel Fuchs. Centre protestant de Chêne-Bourd, le 25 janvier 2015
Réf. biblique : Matthieu 5, 1-2 ; Romains 12-18 ; 1 Corinthiens 10, 23.24.32.33

Comme vous pouvez l’imaginez, j’ai été passablement sollicité ces derniers temps suite aux événements de Paris à propos de l’Islam, de la liberté d’expression, du droit au blasphème…

Les questions sont tellement complexes et subtiles qu’il est nécessaire de prendre un peu de recul avant de se précipiter dans des réponses « bateau ».

Face à un tel déferlement de violence, j’aime revenir à l’Evangile, j’aime relire les Paroles du Christ, l’apôtre de la non-violence par excellence, et quel texte mieux que les Béatitudes peut nous aider. Il y a tout dans ce texte pour ne pas succomber à la violence. Heureux les doux, dit le Christ, on est ici aux antipodes d’une apologie de la violence ou de la défense coûte que coûte d’une idée… heureux ceux qui pleurent, ceux qui ont soif de justice, heureux les miséricordieux ou encore ceux qui font œuvre de paix ; voilà ce qu’il nous faut si l’on veut construire un monde de tolérance et de respect. Toutes ces catégories de personnes mises en lumière par le Christ résonnent encore plus fort ces jours ; elles semblent d’une telle actualité. Tout y est : la religion ça doit être ça : cette recherche de la paix, dans la non-violence. Castellion, dont nous fêterons cette année le 500ème anniversaire, disait déjà à l’époque : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme ! ». Les Béatitudes ce sont l’antidote par excellence contre tout fanatisme ou tout acte violent, qui plus est commis au nom de Dieu. Certes, le Christianisme n’a pas toujours su lire les Béatitudes et s’en est hélas souvent distancé, il faut bien l’admettre, mais le message du Christ est on ne peut plus clair : s’il l’on veut hériter du Royaume, autrement dit, si l’on veut vivre en communion avec Dieu, alors il faut chercher cette paix et cette douceur.

D’autant plus que le Christ poursuit ; la dernière béatitude est particulièrement intéressante dans notre contexte : « Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi ».

Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte… cette phrase résonne à mes oreilles avec force depuis l’attentat de Paris… lorsqu’on vous insulte. Cette question du droit laissé à l’autre d’insulter une religion est une question extraordinairement subtile et complexe. Quand le Christ dit : Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte… il ne fait pas l’apologie d’une forme de masochisme… être content de se faire insulté, pas plus qu’il ne justifie ou légitime l’insulte… il ne s’agit pas de cela, mais il nous invite à prendre du recul… à ne pas répondre du tac au tac, un peu à l’image de ce qu’il dira quand il invite celui est frappé à tendre l’autre joue ; il ne s’agit de permettre de se laisser frapper ou humilier sans réagir, mais d’avoir du recul pour réagir avec à propos, intelligence et de manière à désamorcer la violence.

Prendre du recul, je pense que c’est bien le cœur de la question. Chaque religion est invitée à prendre du recul par rapport à sa propre tradition, à ses croyances. Chaque religion est appelée à accepter un regard critique et doit porter sur elle-même également un regard critique, faute de quoi elle s’enferme dans des schémas de pensées fermés qui risquent de devenir sclérosés. Etre fidèle à la tradition, cela ne veut pas dire refuser de dialoguer, refuser d’évoluer, refuser de se laisser remettre en question. Refuser de vivre avec son temps et la culture ambiante. Ce n’est pas cela être fidèle à la tradition, sinon la tradition nous empêche de vivre !

Dans le christianisme, la Réforme a grandement contribué à apporter ce regard critique, puis le siècle des lumières. La foi aujourd’hui ne peut jamais aller sans le concours de la raison, sinon la foi ne devient que fanatisme, obscurantisme ou bête superstition…

Et je crois qu’avec tout le respect que nous devons à l’Islam qui est une grande religion. Cette religion n’a-t-elle pas été pendant des siècles le berceau de la science et de la culture ? Avec tout le respect que je dois à l’Islam, je crois pouvoir affirmer que l’Islam doit accepter maintenant un regard critique sur sa propre tradition. Certes l’islamisme n’est pas l’Islam, mais il est le cancer de l’Islam. L’Islam doit oser aujourd’hui faire une Réforme en profondeur, son aggiornamento afin de retrouver toute sa grandeur et sa noblesse.

« Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte » ; je lis cette injonction du Christ de deux manières :

D’une part comme l’invitation à accepter un regard critique, comme je l’ai dit, mais également cela doit nous faire réfléchir sur ce qu’il est permis de dire ou de ne pas dire et en particulier en matière de religion. Autrement dit : jusqu’où a-t-on le droit sans autre d’insulter la religion des autres. Si chacun doit accepter de porter un regard critique sur sa propre tradition, cela ne veut pas dire pour autant que nous ne devons pas faire attention de ne pas blesser impunément l’autre.

A une journaliste qui me demandait si j’étais favorable au droit au blasphème, j’ai commencé par lui répondre que je trouvais que ces mots n’allaient pas bien ensemble.

Quand j’entends parler de « blasphème », je pense d’abord à une jeune femme « Asia Bibi », jeune femme chrétienne pakistanaise condamnée à mort pour blasphème. L’usage d’une législation sur le blasphème est souvent utilisé par les puissants pour asseoir leur pouvoir et faire taire toute contestation. On peut penser aussi à ce blogueur condamné à 10 ans et à mille coups de fouet en Arabie Saoudite. Nous devons donc défendre avec la dernière énergie la liberté d’expression et la possibilité de croire ou de ne pas croire, ou de croire différemment. Cela est absolument non-négociable !

Mais dans notre contexte occidental, il en va différemment quand on parle blasphème… qu’entend-on par-là ? Le plus souvent le droit de dire à peu près tout et n’importe quoi sur les religions. C’est là je crois, comme le dit déjà l’Ecclésiaste : « il n’y a rien de nouveau sous le soleil », puisque c’est Paul, l’apôtre Paul qui nous donne la meilleure réponse. Paul pourtant il s’y connaît en lutte contre la religion, lui qui a commencé sa « carrière » en persécutant violemment les premiers chrétiens ! Paul dit deux fois aux Corinthiens cette phrase si juste : « tout est permis, mais tout ne convient pas ». Autrement dit, oui nous avons des droits, mais il n’est pas toujours juste d’en user. Le droit est une chose, la justesse ou la légitimité en est une autre. Paul le disait déjà dans un contexte où certains s’estimant suffisamment forts pensaient pouvoir légitimer une attitude au nom de la liberté offerte par Christ, attitude qui risquait précisément de blesser ou ébranler la foi d’autres croyants. Paul les invite donc déjà à « rogner » en quelque sorte leur liberté au nom du respect des autres.

La législation ne dit pas autre chose en limitant de facto la liberté d’expression. On ne peut pas tout dire au nom de la liberté d’expression. Il y a des limites. C’était déjà dans la fameuse déclaration des citoyens de 1789. Si l’article 10 instaure le principe de la liberté d’expression, dans l’article suivant, il précise immédiatement que cette liberté ne doit pas troubler l’ordre public, autrement dit qu’elle doit être régulée. Faut-il alors étendre cette limitation au blasphème ? Je n’en suis pas sûr, car comme on l’a vu quand le politique ou le judiciaire se mêle des affaires religieuses, il y a un fort risque de dérapage.

Mais je vais vous surprendre en vous apprenant que le code pénal suisse dans son article 261 prévoit de sanctionner celui qui « publiquement et de façon vile aura offensé ou bafoué les convictions d’autrui en matière de croyance, en particulier de croyance en Dieu ». Cette disposition légale n’a certes pas été appliquée, mais je fus surpris de la découvrir dans le droit suisse !!!

« Tout est permis, mais tout ne convient pas»  et Paul de poursuivre…  « ne soyez pour personne une occasion de chute ». Ce n’est pas parce qu’on a raison et qu’on a le droit de le faire que c’est pour autant justifié de le faire, telle est toute la sagesse de Paul à la suite des Béatitudes. « Pour autant que cela dépende de vous, vivez en paix avec tous les hommes ». Certes l’Islam a un gros travail à faire un travail d’autocritique et de prise de recul avec sa tradition d’inculturation et de modernisation, mais nous devons nous aussi être attentifs à ne pas mettre l’autre, le musulman ou quel qu’il soit dans une situation difficile. Certes le dialogue avec l’Islam doit être franc et ne pas éluder les difficultés et des difficultés il y en a, mais pour qu’il y ait les possibilités d’un dialogue constructif, il doit d’abord y avoir du respect mutuel.

Comme nous l’avons dit mercredi il y a dix jours lors de la célébration interreligieuse à la Fusterie, nous voulons croire en un Dieu qui prône l’amour et l’humour… mais l’humour est encore plus fort a encore plus d’impact quand il ne manque pas de respect.

Alors oui dans ce difficile débat que les religions vont devoir avoir, nous devons réentendre les Béatitudes comme introduction, comme base à tout dialogue mais aussi l’injonction de Paul quand il nous invite à « rivalisez d’estime réciproque » ou encore à «ne pas nous prendre pour des sages » ou encore à « ne pas rendre le mal pour le mal ».

Paul a rarement été aussi actuel !! « Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte » disait la dernière béatitude, une manière de nous rappeler que si nous voulons dialoguer, nous devons non seulement ne pas manquer de respect à l’égard de l’autre mais également être intiment et profondément convaincus que la Vérité n’est pas un absolu ; elle est toujours autre et plus que ce que nous pouvons en dire. Le plus parfait discours sur Dieu sera toujours à une très grande distance de Dieu lui-même ; cela je ne dois jamais l’oublier. … oui « Heureux les pauvres de cœur » autrement dit Heureux ceux qui reconnaissent ne pas tout comprendre, ceux qui acceptent de ne pas posséder Dieu, surtout pour exclure ou condamner autrui.

Amen