Prédication du pasteur Eric Imseng, au Centre protestant de Chêne-Bourg, le dimanche 12 juillet 2015

Introduction.

La plaquette dont nous nous inspirons pour la série de prédications à Chêne, nous pose cette question : « A quoi faut-il résister, aujourd’hui, au nom de l’Evangile ? » Et nous l’avons vu tout à l’heure, « résister » est présenté comme un verbe ayant « constitué et construit le protestantisme »…

Mais résister, est-ce toujours une attitude recommandée, justifiée ? N’observons-nous pas que résister, c’est parfois empêcher un progrès d’avancer, des libertés de s’affirmer, etc.

Résister ? Les dictionnaires parlent de « Résister à un agresseur, à un assaut. Résister aux pressions de l’opinion publique ». Et, sans doute plus proche de notre sujet : « Lutter pour ne pas succomber à ce qui attire, séduit. Supporter victorieusement des épreuves physiques ou morales. »

Résister ? : C’est donc autant construire des murs que libérer des espaces… Il nous faut donc avoir un contexte pour apprécier.

Et si nous revenons à notre projet de commémoration des 500 ans de la Réformation, pourquoi ne pas jeter un coup d’œil à l’éthique protestante à ce sujet (sous la plume d’Éric Fuchs) qui décrit le droit de résistance, c’est-à-dire celui de « s’opposer à des décisions prises selon une procédure légale par un pouvoir légitime », ceci en vertu de notre conscience morale.

Très bien, et qu’en est-il de l’Evangile que nous lisons ici ? Résister… est à première vue le fait que Jésus résiste au diable !

A propos du diable, une petite mise au point… tout d’abord : comme réformé, je crois en Dieu, le Père, le Fils et l’Esprit, et non en Satan, ni au diable des légendes et des opérettes. Mais une fois dépouillé de son costume dramaturgique, que reste-t-il de ce « personnage » ?

A  l’origine du mot hébreu désigne tout simplement l’accusateur lors d’un procès au tribunal. Antoine Nouis, dans son catéchisme protestant, nous a suggéré un antonyme intéressant à ce sujet : « En grec, le contraire de dia-ballò (diviser, accuser, calomnier – qui a donné le mot diable) trouve son opposé en syn-ballò, qui a donner en français symbole. Contre le diable qui divise et calomnie, le symbole parle, rassemble et réconcilie.

Ainsi donc, la Bible n’ignore pas Satan et lui a donné plusieurs noms et expressions, et des rôles que l’on peut résumer comme l’adversaire, des hommes et de Dieu. Celui du projet de Dieu et celui de la vocation des humains.

 

1. Jésus « fut conduit par l’Esprit au désert, pour être tenté par le diable. » (traduction TOB).

Une première lecture de ce verset peut surprendre, comme si  Jésus devait subir une certaine pression du Saint Esprit pour aller vers un projet plutôt risqué… Mais la réalité est plutôt que Jésus accepte librement cette « conduite », sa relation avec le Saint Esprit n’est pas un rapport de force ou de contrainte, il est question ici d’une relation de mutualité, de confiance, on pourrait dire (en langage moderne, un peu trivial) un « partenariat » ; qui sera constant désormais tout au long du ministère de Jésus.

Il n’empêche : il  s’agit bien d’une mise à l’épreuve. Eprouver la qualité de « Fils de Dieu», fraîchement attribué à Jésus depuis son baptême, dans le texte qui précède. En somme, d’un côté la mise à l’épreuve et de l’autre, la tentation.

Réunies en un même événement, mais pas semblables.  Une mise à l’épreuve est une difficulté à traverser, dont la foi sortira affermie, ce que peut être l’intention « surprenante » de l’Esprit envers Jésus. Mais pas de confusion avec la tentation du diable ; elle est accompagnée d’une réelle intention de nuire. Faire échouer l’annonce de la Bonne Nouvelle, à peine sortie des eaux du baptême.

Nous voici un peu plus au clair sur cette « mise à l’épreuve du fils de Dieu », mais sommes-nous concernés un temps soit peu par ce qui ce joue ici ?

Pierre Bonnard, dans son commentaire, signale que les textes cités par Jésus lors de cette confrontation ne sont pas réputés messianiques uniquement : ils « décrivent aussi la condition et l’obéissance de l’humain en général devant Dieu. Ce récit veut nous montrer avant toute chose un homme, un juif fidèle au Dieu de ses pères ». Dans cette épreuve, Jésus donne aussi à voir, « qu’il est d’abord un homme puisant sa force dans le service exclusif du Dieu des Ecritures ». Dont la cœur se trouve, selon moi, dans sa réponse : « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu. » (V. 10).

Ainsi, quelle résistance ici, dans notre vie de « disciples du Christ » ? Eh bien, sans doute une non-résistance plutôt ; accueillir et suivre les orientations de l’Esprit Saint dans notre vie, cultiver cette « communion du Saint Esprit », comme des hommes et des femmes, dont Jésus « ne rougit pas de nous appelés frères et sœurs » selon l’épître aux Hb. Une fraternité en Christ, dans la joie comme dans l’épreuve. Ce que nous allons voir maintenant.

 

2. La première : « Si tu es le Fils de Dieu… » (vv. 3.9 – TOB)

On peut dire que « ça part très fort »…. Et que le Tentateur n’était pas sourd lors de la déclaration de la voix céleste qui affirma : « Celui-ci est mon Fils bien aimé, celui qu’il m’a plus de choisir. » (3,17)

On a affaire ici à une véritable « attaque frontale » comme on dit, et à deux reprises : le diable n’envisage pas une hypothèse théorique et illusoire ; son invitation est réelle et aux conséquences concrètes.

Jésus est un être vivant dont les besoins physiologiques ne peuvent être négligés sans fin… Sa faim ici n’est pas une métaphore, elle est bien réelle. D’ailleurs, le tentateur arrive au moment où Jésus « finit par avoir faim » (v. 2). Bien vu : « surfer » sur le lien tentation et manque !

Quand à l’offre, elle peut paraître grossière à première vue… Mais le piège est subtil (on s’en doute…) : Le tentateur propose à Jésus d’anéantir l’expérience du manque, il l’invite à exercer une toute-puissance qui serait la négation de la réalité, de notre réalité qu’il vient rejoindre justement.

En somme, l’enjeu de sa tentation concerne l’identité de ce « fils de Dieu ». Quel Fils de Dieu vas-tu être pour ces humains ? Et si tu les épatais ? Si tu les subjuguais ? Bref, si tu les « écrasais » en échappant à la condition humaine : ne plus connaître ni la faim (v.3) ni la mort (v.6), et recevoir le pouvoir sur l’ensemble des royaumes du monde (v.9). Ne penses-tu pas que ça en jetterait un maximum ?

Mais Jésus ne nous lâche pas…  Il oppose un clair refus, et brise ainsi la figure du Dieu définie par le tentateur. Au théâtre au appelait cela le « deus ex-machina »… La machinerie ingénieuse qui résout l’ensemble de l’intrigue dramatique, laquelle était arrivé à son paroxysme.

Non, Jésus n’est « fils de Dieu » qu’en laissant la « machinerie » d’un dieu qui ne serait que le contraire de l’humain. Le récit de la tentation insiste sur le refus de la toute-puissance comprise comme un déni de la réalité.

Et ici, quelle résistance ici, dans notre vie d’humain ? Clairement, résister à la tentation de toute-puissance, de négation de notre condition humaine. Une acceptation de la réalité, non comme une fatalité mais comme l’opportunité de vivre dans  la foi-confiance en Dieu : « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra ».

Pour échapper à la tentation de fuir l’humaine condition, recevoir la divine instruction : la parole « sortant de la bouche de Dieu ». Ne pas nier la nourriture du corps, mais donner priorité à la nourriture de notre être intérieur

 

3. « Il est écrit… »  Jésus l’utilisera trois fois pour introduire ses oppositions aux incitations du Tentateur. Dans cette lutte contre le matérialisme, la séduction, le sensationnalisme, Jésus s’en tient ici, pour réfuter les affirmations de Satan à l’Ecriture, ce « Il est écrit » dans lequel il reconnait suffisamment d’autorité pour s’en servir comme justification à ses refus !

A noter la manière : pour Jésus, une parole qui reconnait le besoin de Dieu, la révérence envers Dieu. Pour le Tentateur, une instrumentalisation, une contrainte, un jeu de dupes !…  Une même « Ecriture », mais pas la même « narration » : le récit christique, pour une vie qui vient de Dieu, qui en rend témoignage ;  le récit satanique pour une vie qui repousse le lien avec Dieu, qui le travesti ! Combien d’exemple dans notre histoire – et notre actualité – à cette trahison du message de l’Evangile !

Et ici, la résistance pour notre vie de vivant « de toute parole qui vient de Dieu » ? Je pense ici, à la tentation de ne voir dans l’Ecriture qu’un objet d’étude littéraire et dialectique, qu’un code légal contraignant à la bonne vertu, qu’un référent sociologique. (Et pourtant Dieu sait combien j’apprécie personnellement ces formes d’études)

Mais : omettre de se nourrir de la personne de Dieu qui s’y tient et s’y révèle. Que Dieu nous accorde de lier à notre fameux « sola scriptura » une « lectio divina », une lecture priante de la Bible, pour une édification de notre foi et une croissance de notre vie intérieure « en Christ ».

« Le Seigneur ton Dieu tu adoreras… » Vers qui va notre souffle de vie, notre énergie vitale, notre confiance, notre espérance, nos désirs, nos espoirs, notre quête d’identité ? Sommes-nous, réformés de Genève, encore les professant d’un « soli deo gloria » ? Et le vivons-nous plus intimement qu’un rappel historique ?

Conclusion : « Va-t’en ». (v.10 « Retire-toi, Satan » TOB)

Une conclusion en deux temps : celle de Jésus, puis la mienne.

Jésus écarte l’adversaire avec autorité. Non, la coupe est pleine, le mot de trop ! « Dégage » dirions-nous dans nos mots d’aujourd’hui. Adorer et servir Dieu seul !

 

Toujours à l’écoute de Pierre Bonnard, j’ai noté que le texte du Dt (6,13) que Matthieu met dans la bouche de Jésus, ne désunissent pas les deux verbes adorer et servir, il « se se répondent mutuellement ». L’un produisant l’autre, l’un fécondant l’autre, l’un se réjouissant de l’autre.  Ainsi : foin de la querelle entre le culte et la diaconie… et ce sera la ma dernière résistance à vous suggérer : résister à la croyance que prier et c’est ne pas faire – et adorer et ce n’est pas agir ! Oui, la prière vaut pour l’avenir de la foi et de l’Eglise, et l’action se soutien d’autant qu’elle puise sa force dans l’adoration de Dieu, « lui seul ».

« Il le laisse » (v. 11). Ce sera ma conclusion.  Mt laisse entendre que Satan ne laisse Jésus que provisoirement. En l’attente d’une autre occasion (on pense à la Croix). Mais je n’irai pas plus loin, et moi aussi, je vous laisse… provisoirement. Bien sûr, pas en attente d’une occasion de vous tenter, mais pour reconnaître la limite des réflexions que je vous ai proposés – et vous laisser… poursuivre une réflexion capitale – et dont je ne saurais vous avoir tout dit.

Le seul qui, à mon sens, l’a fait avec une autorité sans faille, pour donner un avenir à notre vie de disciple et comme Eglise Réformée, est Jésus, le Christ : « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu ».

Amen.