Prédication du pasteur Daniel Neeser, le 2 avril 2006
Réf. biblique : psaume 22

Le temps de la passion ou Carême est un temps de marche, à l’image de celle du Christ qui, un certain jour, prit résolument la route de Jérusalem comme nous le raconte l’évangéliste Luc. Cette marche peut être intérieure : retour sur soi, réflexion sur le sens de sa vie, mémoire des événements familiaux, ou plus extérieure : regard sensible posé sur le monde, partage des espérances humaines, des projets collectifs

Avec ce psaume, j’aimerais vous faire découvrir l’importance, dans cette marche, des ces chants qui ont rythmé et rythment encore la vie du peuple d’Israël et de l’Eglise depuis des millénaires. Connaissez-vous la richesse de la bible dans ce domaine : ses 150 psaumes et ses dizaines de cantiques qui émaillent les livres de cette bibliothèque d’autant d’exclamations de joie que de questions et de cris de douleur. Les psaumes occupent une place certaine, quand bien même discrète, dans la vie terrestre de Jésus de Nazareth. Juif pieux, il s’est nourri à cette source et il vivra les derniers jours de sa vie en y puisant encore.

Le psaume 22 est un chemin, celui qui part du cri, de la grande question, de ce ‘POURQUOI ?’ qui résonne depuis que le monde est monde et qui se termine sur une naissance, sur un avenir.

La récitation de ce psaume, comme celle d’autres chants a conduit et inspiré le Christ, mais d’autres témoins aussi, comme Marie, Zacharie ou les Anges. Il s’agit bien d’une marche, d’une conduite et d’une respiration. Puiser dans les psaumes, c’est aller chercher de l’air quand on en manque, c’est se rendre à la source de l’esprit, dU souffle, de l’inspiration et de la respiration. Pour le Christ, ce compagnonnage ira jusqu’à son expiration.

Tous ces chants sont d’une humanité absolue, tout s’y trouve des joies et des peines de l’humanité, de sa marche entre confiance et questionnement. Mais ils sont aussi des exposés théologiques rigoureux lieux de la ‘Présence’ divine, expressions simples mais profondes de la foi d’Israël et de l’Eglise.

Vous avez sous les yeux ce chant structuré en trois parties. C’est comme un itinéraire qu part du cri, passe par la mémoire communautaire et se termine sur la naissance

LE CRI

Vous aurez sûrement remarqué l’importance quantitative de cette partie. C’est qu’il faut du temps pour que le cri s’exprime, pour que, du fond du coeur blessé, il parvienne aux lèvres et sorte enfin, trouant l’espace. Il faut du temps pour oser dire la déception, la violence subie, la solitude. Voyez également la part très importante consacrée, dans le récit des pèlerins d’Emmaüs, à l’expression de leur désillusion.

Car il y a une, même deux lois du silence qui refusent aux blessés leur droit à ‘rugir leurs blessures’, lois pernicieuses qui blessent unE fois de plus celle ou celui qui est blessé. C’est la loi du silence de la victime qui, par honte, par pudeur, ou par peur tait ses blessures, les bâillonne et se tait et la loi, complice de la violence, imposée par les agresseurs, par la morale, par ‘les autres’, par d’autres peurs. Voyez le silence qui, trop souvent, cache pendant des années les violences faites aux enfants, voyez aussi les charniers de l’histoire que l’on ne déterre que par hasard ou les criminels que l’on soustrait ou qui se soustraient à la vérité. Jean Sulivan a cette belle expression : « Ne liquidez pas trop vite vos blessures : elles peuvent, si vous en avez la  grâce et le courage, donner naissance à des ailes ».

Comment recevoir cette grâce et trouver ce courage ? Ce psaume nous indique justement un chemin possible. Il y a donc le temps de ce cri, tout le temps nécessaire pour qu’il passe des entrailles jusqu’aux lèvres et explose en dehors de soi. C’est la première étape dans ce processus de libération, de sortie. Mais une condition nous est offerte dans l’expression de ce cri dans ce psaume : il y a de la brutalité, une absence de pudeur. Pas de morale, pas d’analyse, même Dieu cité, convoqué, ne répond pas. Or combien de fois, en écho à ce cri surgi de la  souffrance fois n’avons-nous pas entendu ces conseils, ces essais d’interprétation ces justification… Lisez le Livre de Job et les discours de ses prétendus amis… Quand on crie son mal être, foin de bons sentiments, pas d’excuses, que le cri puisse être crié en toute liberté, pour être ce premier pas de libération. On ne juge pas la souffrance, pas plus qu’on ne la justifie

Le silence de Dieu

Ce silence de Dieu, à cet endroit, est un bon silence. Il est vrai qu’il choque, on aimerait tellement un Dieu explicatif. Un Dieu qui permît de comprendre pourquoi on souffre, qui désignât la source du mal,  pointât son doigt sur le coupable. Mais que ne lisez-vous l’histoire du mal inexpliqué, ce serpent créé avant l’humain et par Dieu encore… Ce silence n’est autre que l’infini respect de Dieu devant le mal de son bien-aimé, le psalmiste, son Fils, vous… Si Dieu se tait, qu’en est-il de sa douce présence silencieuse ? Il est vrai que, parfois, se taire avec l’autre est la seule chose possible.

La mémoire ET L’ASSEMBLÉE

Il y a un passage difficile dans se psaume. C’est comme une faute de sens, un lien syntaxique défectueux. C’est le verset 22. Je vous le traduis :

« Sauve-moi (du verbe yasa qui a donné Jésus) de la gueule du lion et de la corne du buffle (terme qui peut être traduit par licorne ou taureau), tu m’as répondu ».

Pas de point, ni de pause, ni de signe que quelque chose d’important va être dit. Cette ellipse est signe de quelque chose mais ce quelque chose est de l’ordre de l’absence. C’est comme l’écho du silence divin, de la non présence du Saint, celui qui trône et fonde la louange d’Israël. Cette ellipse est le passage à l’étape suivante.

S’il y a rupture avant cette exclamation « Tu m’as répondu » par contre il y a un lien syntaxique cohérent avec la suite : « Je vais redire ton nom… ». Puisque tu m’as répondu j’irai…

Comment se fait ce passage à l’espérance, ce passage de l’espérance, d’où surgit ce second cri « Tu m’as répondu », un cri de plénitude ou, pour le moins, de confiance, l’aveu d’un lien retrouvé, d’une communication rétablie ? Ce passage est-il dû à l’épuisement du combat auquel Dieu aurait répondu par lassitude ? Ou alors, est-ce qu’à force de parler à Dieu comme d’un absent on en vient à parler de lui et que cette parole lui donne un début d’existence ? Ou encore, et là je fais peut-être appel à vos expériences de ces silences des nuits d’encre, est-ce que la convocation des pages noires de nos vies suscite – in fine – celle des pages blanches ?

Autrement dit, Dieu poindrait dans l’épuisement de nos révoltes ? Il adviendrait quand il n’y a plus de mots, au bout de toute parole possible, dans l’attente muette des petits ? Surgirait au creux de la mémoire, à ce moment ultime où le cri est le plus clair parce que devenu muet, aveu de l’impuissance et de l’espérance au delà de tout ?…

Cette deuxième étape est celle de l’assemblée retrouvée. Vous aurez remarqué le passage de la solitude à la communion de l’assemblée, du je et du tu au vous et au mes frères. Dès le lien recréé, la mission de dire cette résurrection est communautaire : « je redirai ton nom à mes frères et sœurs et le louerai dans la grade assemblée ». La parole retrouvée implique la communauté rassemblée, elle la crée. Il était seul contre tous, contre les foules, les bandes, les hordes de chiens et le voici avec frères et sœurs, avec les témoins, les anges dans les cieux, les humbles convives qui mangent à satiété, les chercheurs du Seigneur (v.27).

Peut-être qu’il faut qu’il y ait, quelque part, en quelque endroit géographique ou historique, terrestre ou céleste, extérieur ou intérieur à l’humain, cette communauté à venir pour recevoir le cri du lien retrouvé, pour que ce cri soit possible ? Communauté humaine, reflet de la communion divine ? C’est l’Eglise, la communauté des élus, ces humbles rassasiés, cette Eglise nourrie par la célébration immémoriale des bienfaits dont Dieu l’a comblée. Le cri de délivrance serait-il possible sans elle ?…

UNE NAISSANCE

Après le cri de la révolte, après l’accueil par la louange immémoriale de l’assemblée, voici le futur de Dieu conjugué avec celui de la terre. La terre entière se souviendra, fera mémoire et proclamera la justice car un peuple va naître. Du cri de la souffrance au cri de la naissance, de Pâques en Pâques l’Eglise ne cesse de proclamer qu’il y a un chemin et que ce chemin est de toujours.

Sur la croix de Pâques un cri a déchiré les cieux, celui du lien défait (Lama sabachatni peut aussi dire : pourquoi as-tu défait le lien de toi à moi ?) Mais, par la volonté du Père, le lien a été retissé, il a affronté l’épreuve ultime de la mort et de l’impuissance absolues est a été vainqueur de sorte qu’avec l’apôtre nous pouvons affirmer : rien ne pourra me séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ.

Ce chemin d’espérance est devenu le vôtre.