extrait du Livre de Blaise de Philippe Monnier

Le Livre de Blaise

CHAPITRE XXX

Ce que fut le Jeûne, et comment en parla le maître à barbe brune

Il était fort et doux. Il souriait quelquefois sans jamais rire. Il avait une grande barbe brune et des mains hâlées par le soleil. Un jour qu’un élève qu’il avait renvoyé lui refusait de sortir, il l’avait saisi comme une plume et jeté dans la cour. Aussi était-il adoré, et peut-on dire que de tous les maîtres, c’était lui qui recevait le plus de bouquets au printemps.

Une après-midi de septembre, il demanda:
– Qui est-ce qui me dit ce qu’est le Jeûne?
Cuendet leva la main.
– Le Jeûne, fit Cuendet, c’est un jour où l’on se paie une bonne tampougne au Salève.
Une huée monta: «Oh! là là !… non !… quel type !… on ne s’embête pas ici !… thiaahou ! mon fond !… comment dis-tu ça, Cuendet ? »
Lorsque le silence fut revenu, le maître, qui n’avait pas souri, déclara:
– Cuendet a parfaitement raison. Et ce que fut le Jeûne?
Personne ne répondit.
Le maître dit: « Je m’en vais vous le dire. »

Genève, dit le maître, était alors une cité de foi, d’études et de batailles. Son col était roide et ses mains pures. On n’y trouvait point de joie, ni de chansons, mais des mœurs austères, des pensées fortes, en même temps qu’un grand cœur acharné pour le bien.

Avancée comme un éperon au centre de l’ennemi, dressée comme une vigie au milieu de l’espace, hérissée de pointes et d’estacades contre le danger permanent, et vivant d’alarme en guise de pain, elle eût semblé chétive aux yeux du reître.

Elle était bien grande cependant, puisqu’elle était la capitale d’une idée. Le parfum qu’elle exhalait s’épandait amer et salubre sur le monde; elle résonnait d’un bruit de psaumes et de trompettes de guerre; et les princes d’Europe envoyaient à son école étudier leurs enfants.

Les temps étaient durs.
Calvin venait de mourir. A la rue des Chanoines, il avait rendu à Dieu une des âmes les plus armées de volonté et remplies de douleur qui fut au monde. Ses amis les meilleurs, ceux qui l’avaient assisté et flanqué dans sa tâche, l’avaient suivi de près dans la tombe. Farel était mort et Viret était mort.

Berne avait restitué à la Savoie les bailliages de Ternier, de Gaillard et de Gex. Comme aux plus mauvais jours de son histoire, Genève se trouvait découverte des deux côtés à la fois. Elle était exposée aux pires coups de main des seigneurs du voisinage embusqués derrière leurs créneaux. Ceux-ci battaient l’estrade et rançonnaient la campagne. Ils se montraient légers, hardis et pétulants.

Le duc Emmanuel-Charles ne déguisait plus, ou à peine, son secret dessein de rétablir ses droits antiques sur la ville affranchie, et d’y réintégrer le vieux château de l’Ile ; sous-main, il envoyait des émissaires à nos magistrats pauvres et probes, qui les tentaient de douces paroles et de promesses d’argent. En dépit d’un mode de vivre signé de part et d’autre, l’état de brouille était l’état ordinaire avec la Savoie.

Les Quatre Villes hésitaient à nous accueillir dans leur ligue. Zurich s’y refusait d’un front opiniâtre. Berne nous faisait sentir cruellement et l’étendue de notre propre faiblesse et la mesure de son omnipotence: à Genthod, elle renversait méchamment les bornes de nos routes; à Cartigny, elle jetait bas un pilier marqué à nos armes; elle réhabilitait et relaxait un criminel condamné au dernier supplice par la juridiction de Saint-Victor. Berne ne voulait plus que nous parler allemand.

De vagues rumeurs circulaient de proche en proche. De merveilleux présages se succédaient de jour en jour. L’Arve avait débordé. Une nouvelle étoile s’était levée. Les sources avaient failli. Les moulins avaient viré à contremont. Depuis deux ans, la peste sévissait dans nos murs.

C’est pourquoi sur les faces sombres les fronts étaient barrés d’un pli, et l’angoisse étroitement chevillée au fond des cœurs, nourrissait de tristes pensées. Découronné de son chef impérieux, menacé par le Savoyard, molesté par l’Allié jaloux, en proie au pire fléau qui remplissait l’hôpital et peuplait le cimetière, aujourd’hui plus que jamais il semblait que le petit Etat travaillé et tourmenté ne tînt plus qu’ « à un filet ». La destinée lui réservait une catastrophe suprême.

Le vendredi 27 août de l’an 1572, un bruit sinistre, colporté par les marchands de Lyon, serpente dans la rue. Il gagne du terrain et prend de la consistance. Bientôt confirmé par les dépêches, les courriers et les récits des premiers fugitifs, on ne peut plus le mettre en doute. Le dimanche précédent, Monsieur l’Amiral, nombre de gentilshommes de la Religion, quantité de pauvres fidèles et enfants de Dieu ont été traîtreusement massacrés à Paris.

On a assailli Coligny à coups de poignard, on l’a jeté bas de sa maison, on l’a traîné par tout Paris, on l’a réduit à un tel état de débris et de moignons sanglants « que les dents en étaient la plus grande pièce ». On a conduit son cadavre à Montfaucon, et on y a mené voir ses jeunes fils. On a traqué de partout les Huguenots, on les a surpris dans leurs couches, on les a forcés dans leur paix, on les a égorgés et précipités dans la Seine. Sauf Montgommery, personne n’y a échappé. De Paris, le carnage se répand et se propage. Il est à Lyon, il est à Orléans, il est à Rouen. Il est à Tours, Meaux et autres. Toute la France est baignée de sang innocent, et pavée de corps morts. Le roi, la reine, les princes étaient du complot et de la fête. La Saint- Barthélemy est accomplie.

Dans la cité étroite et pauvre, la nouvelle a retenti comme un glas. Le massacre du Louvre, ce n’est pas seulement la perte irréparable du vieux soldat blanchi sous le harnais et sur la Bible, protecteur de la République et familier de Monsieur de Bèze; c’est la déclaration de guerre expédiée en lettres de sang à la chrétienté réformée; c’est le défi jeté à l’idée enseignée par Genève, recueillie et cultivée par Genève, que Genève a levée comme sa lumière et comme son drapeau, et qui de Genève a proligné par le monde; c’est la condamnation à bref délai par la torche et par le fer de la petite cité démantelée et démunie. « Il y a, lui apprend-on, intelligence et entreprise contre cette ville. » Le duc de Savoie a promis à la Sainte-Ligue sa destruction. Le duc d’Anjou marche sur Lyon avec six cents chevaux. Les troupes d’Italie se massent à Valence.

Le péril est imminent. La détresse extrême. Que va faire Genève?
Je veux vous dire ce que Genève fit.

Elle s’arma sans doute, et sans perdre une minute court incontinent aux remparts. Elle met en état les batteries, plante des pieux, répare les brèches, multiplie les sentinelles, enjoint aux garde-vignes de veiller la nuit et distribue des falots aux dizainiers. Elle mène la terre qui était devant Cornavin au Cendrier, place un engin sur les murailles pour éclairer de nuit les fossés, garde des avenues de Chancy, de Peney, d’Etrembières. Elle s’approvisionne de soufre, de salpêtre et de boulets. Elle remplit des greniers de sel, de blé et de farine. Elle expédie courriers sur courriers, à ce qui lui reste de sympathie, à Monsieur de comte Palatin, à Monsieur le duc Christophe, à Messieurs de Berne.

Rondes de jour et rondes de nuit. Lourde démarche des esquadres. Cris de grand’garde à l’avancée. Mèches qui brûlent. Et à côté des cordes usées du tocsin, ne sonnant plus pour l’incendie, l’homme debout scrute l’horizon.

Genève fait ces choses. Elle devait les faire comme elle devra plus tard, en se privant elle-même de pain blanc, accueillir à bras ouverts et sans compter les fugitifs affluant de partout, les yeux agrandis par la peur, les traits décharnés par la faim, qui ne sont pas seulement plus de misère, qui sont aussi plus de danger.

Du même coup et avant tout le reste, elle monte au temple. Elle a compris que sa propre force n’est rien, que la force des alliés qu’elle espère n’est rien encore, non plus d’ailleurs que celle réunie de tous ses ennemis coalisés. Au-dessus d’elle et au-dessus d’eux, il y en a un plus grand et un plus terrible; et seule, abandonnée, trahie, en droit de désespérer des hommes et de Dieu, la première alliance qu’elle signe d’un coeur grand, c’est l’alliance avec l’Eternel.

Le lundi 1er septembre, les ministres de la parole de Dieu ont demandé audience au Conseil. Ils ont pénétré dans la Maison de Ville. Ils sont graves et paisibles. Ils ne récriminent point. Ils ne crient point anathème et vengeance. Ils n’élèvent point la voix et le bras pour maudire et pour injurier. Ils ne doutent point. Ils proclament que la doctrine qu’ils ont annoncée est ferme et cer- taine. Ils assurent que, lors même il plairait à Dieu de faire à Genève cet honneur de souffrir pour son nom, il y aura matière de le louer et glorifier. Ils exhortent Messieurs à prendre bon courage, et ils déclarent qu’il sera bon de prévenir l’ire de Dieu par jeûne et prière extraordinaire.

Leur requête fut entendue et le jeûne fut ordonné. Le premier Jeûne fut célébré le mercredi 3 septembre 1572, avant et après la prière extraordinaire prononcée à trois heures.

C’est ainsi que ceux de Genève répondirent à l’insulte faite à leur foi et à leur loi par un acte de contrition, d’humilité et de repentance. A Lyon, le Rhône charriait du sang et dans la campagne les sarrasins étaient en fleurs…

Mes enfants, aimez votre pays.