Prédication du pasteur Emmanuel Fuchs, au Centre protestant de Chêne-Bourg, le dimanche 28 juin 2015
Réf. biblique : Exode 3, 1-10 ; Jérémie 1, 4-9 ; Marc 7, 32-37

Nous voilà donc partis à la suite de Luther dans une réflexion qui doit nous permettre de revisiter nos thèses fondamentales pour l’Evangile aujourd’hui. Si nous devions placarder à la porte de nos temples les fondements même de notre foi, qu’écririons-nous aujourd’hui ? Pas facile comme question, je vous le concède bien volontiers. Et il fallait bien commencer par un bout, alors après tout on n’est pas protestants pour rien, on a décidé de commencer ce parcours par une réflexion sur la Parole de Dieu ; cette Parole qui a été le moteur de la Réforme et qui reste aujourd’hui au cœur de notre foi.

Déjà dans la confession de foi centrale d’Israël, il y a cette notion d’écoute : « Ecoute Israël » (Dt 6). Dieu, le Dieu de la Bible, est un Dieu qui parle, qui a parlé mais nous le croyons un Dieu qui continue à nous parler, à te parler aujourd’hui!

Oui, mais alors quand, comment, où nous parle-t-il ? Comment cela se passe-t-il ? Bien que nous demeurions intimement convaincus que Dieu continue de nous parler, qu’il a quelque chose à nous dire, ce n’est évident pour personne de répondre à cette question : comment puis-je réellement entendre Dieu me parler, si cette Parole est au cœur de ma foi ?

La Bible est pleine d’histoires de personnes qui se sont mises à l’écoute de la Parole de Dieu,  et qui, parce qu’elles ont entendu à un moment donné de leur vie Dieu leur parler, ont vu leur vie radicalement changer. Mais l’on voit aussi dans toutes ces histoires que cela n’a jamais été évident pour aucune de ces personnes. Pensez à Jonas qui, bien malgré lui entend le Seigneur l’appeler et qui mesurant ce que cela implique pour lui préfère dans un premier du moins fuir à l’autre bout du monde… Moïse lui-même ne manifeste pas enthousiasme évident suite à la Parole que le Seigneur lui adresse et cherche à s’en dégager. Une chose est sûre : c’est que lorsque la Parole de Dieu touche sa cible, elle ne peut laisser la personne qui l’entend indifférente ; il se passe quelque chose.

Très bien, mais cela ne nous dit toujours pas comment les choses se passaient concrètement ; comment ces personnes ont-elles pu entendre la parole de Dieu, l’ont-elles entendue comme nous pouvons nous entendre les uns les autres lorsque nous nous parlons ? Ont-elles entendu distinctement des paroles, ou ont-elles plutôt ressenti quelque chose de mystérieux qu’elles ont traduit en termes de paroles ? Difficiles à dire …. Toutes ces histoires appartiennent-elles à un passé révolu ? Ne sont-elles que de belles histoires imagées ? Parler de « Parole de Dieu » n’est-ce qu’une image ? Ou Dieu a-t-il vraiment usé de mots, de phrases pour s’adresser aux humains ?…. Toutes ces questions sont un peu vertigineuses. Si nous voulions les affronter de front en vous demandant par exemple qui, parmi vous tous qui êtes présents aujourd’hui, a déjà distinctement entendu la voix de Dieu lui adresser sa Parole…, il y a fort à parier que la réponse risquerait de donner l’impression que Dieu s’est tu, que Dieu ne nous parle plus…. Mais c’est intéressant de noter que dans le livre des psaumes justement, il y a déjà souvent cette crainte évoquée, la crainte du silence de Dieu. Dieu s’est-il tu, se demande le psalmiste à plusieurs reprises ?

Poser la question de la Parole de Dieu, c’est aussi poser la question de la capacité de l’homme à l’entendre, à l’écouter… Comme nous le voyons à travers les récits bibliques, la Parole de Dieu n’est jamais évidente. Moïse dans le récit du buisson ardent doit d’abord faire preuve de curiosité et d’attention, mais il doit aussi accepter de se laisser dérouter…s’il avait foncé tout droit, il n’aurait jamais entendu cette parole. La Parole est tissée de dialogues et de silences, mais il n’est jamais facile de savoir ce qui est de la part du silence de Dieu et ce qui est de l’ordre de la surdité des hommes.

J’aime bien les récits de guérison dans l’Evangile, pensez à ce récit où Jésus guérit un aveugle pour manifester par ce geste combien les bien voyants sont souvent bien plus aveugles que ceux dont les yeux ne fonctionnent pas. Idem dans le récit que nous avons entendu ce matin où Jésus guérit le sourd-muet en lui demandant de s’ouvrir (Ephphata) ; une parole qu’il adresse à travers ce sourd à nous tous qui devons nous ouvrir à la parole de Dieu. Il n’y a pas que les sourds qui doivent s’ouvrir, il n’y a pas que les sourds qui n’entendent pas, qui n’écoutent pas… Intéressant de  noter qu’une fois délié, une fois à l’écoute, cet homme ne peut s’empêcher de parler…

Avant de nous demander comment Dieu parle, si je peux l’entendre sur mon vélo ou sous ma douche…demandons-nous plutôt comment nous pouvons nous ouvrir à cette Parole. Vous vous souvenez sans doute du culte des confirmations d’il y a deux ans, quand les jeunes avaient commencé par construire un mur : « le mur des préjugés ». Une manière de manifester le chemin qu’ils avaient dû faire pour se mettre en disponibilité d’écoute. Ils avaient dû commencer par abattre tout un mur de préjugés qui les rendaient imperméables à la Parole de Dieu. Ce n’est qu’une fois ces préjugés écartés, qu’ils ont pu commencer à comprendre que la Bible avait quelque chose à leur dire …Et nous, quels sont en nous et en dehors de nous les obstacles qui nous rendent insensibles à la Parole de Dieu ou – pour le dire autrement – qui rend cette Parole inaudible pour nous ?

Nous devons au départ faire un acte de foi : croire que Dieu a quelque chose à nous dire, à me dire. Si je me dis : « le jour où au détour d’un chemin j’entendrai clairement Dieu me parler, alors je me mettrai à son écoute »… il y a fort à parier que vous attendiez longtemps, même si parfois il est vrai : certaines personnes viennent témoigner de pareilles expériences déroutantes. Nous devons plutôt faire le pari de la foi, faire le pari que Dieu a quelque chose à nous dire ; et alors nous devons nous mettre à l’écouter. Si quelqu’un a quelque chose à me dire, la première chose que j’ai à faire, n’est-ce pas de me taire, faire silence pour me mettre en disponibilité ; si je continue à parler, à garder mes écouteurs sur les oreilles, je ne vais pas entendre grand-chose…

Nous mettre en disponibilité d’écoute, c’est bien le défi du croyant et il n’y aucune garantie pour que ça marche, c’est bien ce qui est compliqué. Je peux bien me taire, prier ardemment, dire au Seigneur que je suis prêt, que c’est le moment pour me parler, que je suis tout ouïe, ce n’est pas pour autant que j’entendrai Dieu me parler… Aucun automatisme, c’est bien la difficulté et le côté parfois frustrant de la démarche. Aujourd’hui on veut tout tout de suite ; si l’on pose une question sur un site (demande de réservation), on veut une réponse immédiate, il doit y avoir quelqu’un pour nous répondre…. On attend pour le moins de Dieu un service équivalent… et ça ne marche pas ainsi. Alors comment parler encore aujourd’hui d’un Dieu qui parle ?

Se mettre en disponibilité pour entendre Dieu ce n’est pas décrocher le téléphone ou envoyer un SMS, tout est trop facile là, non ce serait plutôt comme partir à la recherche d’une source, remonter à la source. Pour ce faire, il faut être prêt à faire un effort, accepter que nous ne pourrons pas immédiatement boire à cette source ; il va falloir d’abord marcher, chercher le chemin, peut-être se tromper, il faudra peut-être même quitter les sentiers battus, dégager les ronces et une fois arrivés au but, il faudra encore se pencher, presque se coucher pour se désaltérer à la source. Rien d’immédiat donc, rien de facile non plus. Il en va de même avec la Parole de Dieu ; elle n’est pas immédiate. Je ne veux certes pas exclure la possibilité vécue par certains de vivre cette expérience d’entendre littéralement la voix de Dieu ; pourquoi cela ne serait-il pas possible après tout ?, mais pour la plupart d’entre nous, la Parole de Dieu n’est jamais immédiate. Elle nous arrive à travers d’autres. A commencer par les auteurs de la Bible. La Bible c’est véritablement la Parole de Dieu, mais transmise à travers des paroles humaines. Lire la Bible, c’est chercher à écouter à travers des mots de tous les jours et des expériences humaines la Parole de Dieu, une Parole non pas générale, bien qu’universelle, mais une Parole qui m’est adressée à moi et rien qu’à moi. Lire la Bible c’est remonter à la source de la Parole de Dieu pour entendre ce que Dieu a à me dire. Peut-être parfois se tait-il, parfois aussi nous ne sommes pas arrivés à remonter jusqu’à la source et l’eau que nous buvons n’a pas la saveur de la Parole de Dieu…. Cela va dépendre aussi de ce que nous cherchons à travers la lecture ou l’écoute de la Bible. Si nous y cherchons des enseignements sur la religion d’Israël, elle nous donnera ces renseignements ; si nous y cherchons la justification de nos opinions, nous parviendrons à la trouver ; si nous voulons y  asseoir une doctrine, elle nous livrera tous les versets dont nous avons besoin pour contrer ceux qui s’opposent à la « bonne doctrine », si nous n’y cherchons pas grand-chose, elle ne nous donnera pas grand-chose. Mais si nous y cherchons la Parole de Dieu, ce que Dieu a à me dire pour ma vie alors la Bible pourra devenir avec l’aide de l’Esprit Saint ce vecteur, ce porte-parole de la Parole de Dieu, une Parole vivante

Mais la Parole de Dieu, la Parole que Dieu nous adresse ne nous arrive pas qu’à travers les mots de la Bible. Puisque à l’image de ce que nous a dit saint Paul, nous sommes le temple du Saint Esprit, nous le croyons : Dieu loge en nous, au fond de notre cœur. Il nous faut aussi apprendre dans le silence à écouter ce qui résonne en nous. Nous entendrons d’abord et sûrement beaucoup de brouhaha, les échos de nos propres pensées ou préoccupations, les échos aussi du bruit ambiant et du monde environnant, mais là encore en remontant à la source (ou si vous le préférez : en descendant au plus profond de notre être), peut-être à l’image d’Elie ferons-nous nous aussi cette découverte du bruissement du souffle léger, de ce murmure que Dieu nous adresse. Je n’ai jamais frères et sœurs, peut-être vais-je vous décevoir, entendu en direct la voix de Dieu mais je crois avoir parfois réussi à discerner ce que Dieu voulait me dire dans ces moments de grâce où l’on arrive à se rendre disponible. Et c’est souvent après coup que l’on trie ce qui est de l’ordre de nos pensées et ce qui peut peut-être venir de plus loin, peut-être même de Dieu…

Et puis Dieu nous parle aussi à travers les personnes qu’il met sur notre route et même parfois à travers les événements du monde. Mais rien n’est jamais immédiat ; cette quête de la Parole de Dieu doit avant tout demeurer une démarche spirituelle. C’est le sens même de la prière qui précède lors de chaque culte les lectures bibliques. En demandant au Saint Esprit de nous éclairer, nous ne lui demandons pas seulement de nous rendre attentifs, mais de faire en sorte que la Bible qui est Parole de Dieu en général devienne Parole de Dieu pour nous. Cette prière d’illumination, comme on l’appelle, nous devrions la faire peut-être plus souvent, pas seulement lors du culte avant la lecture, mais chaque matin pour demander à Dieu la grâce d’entendre ce qu’il a à nous dire à travers les personnes que nous allons rencontrer, à travers les événements de la journée et notre lecture de sa parole, alors peut-être deviendrions nous moins sourd à ce Dieu qui continue d’habiter le monde par sa Parole, à ce Dieu qui continue à me parler, à te parler.

Amen