Par Bernard Lescaze

Peu de villes connurent une mutation aussi totale, entraînant des effets aussi durables, que Genève lorsque la vieille cité épiscopale choisit le parti de la Réforme en décidant de vivre «selon la loi évangélique», en 1535. En l’espace de quelques années, les conditions sociales et politiques furent transformées à tel point que l’on a pu écrire qu’il y avait moins de différences entre les élites gouvernementales de 1789 et celles de 1589 qu’entre ces dernières et les gouvernants de 1530. Mais l’introduction de la Réforme apporta encore d’autres changements qui modelèrent les grands traits de la destinée genevoise jusqu’à nos jours. Ces idées nouvelles qui jaillirent alors avec cane de force sont toujours à l’œuvre, agissant comme un ferment qui contribue à la spécificité de l’esprit de Genève. En ce sens, ce n’est point un mythe que de parler d’un calvinisme formateur non seulement des consciences mais aussi des mentalités. Assurément, cet héritage qui imprime sa marque sur les êtres et sur les choses, ne cor-respond plus guère à celui légué par les hommes du XVIe siècle. Comme dans la parabole des talents, il s’est, à l’usage, multiplié et diversifié.

L’historien aime à remonter aux sources. Mais dans l’héritage laissé par la Réforme, il est parfois difficile de séparer les apports originels de ceux qui leur furent ajoutés par la suite en se confondant avec les premiers. Et dans un sujet qui touche de si près aux représentations collectives que les peuples se font d’eux-mêmes et de leur histoire, il faut veiller à discerner le mythe de l’histoire. Cette propension à magnifier certains faits n’appartient pas qu’aux générations contemporaines héritières d’une longue tradition. Déjà, ceux-là mime qui sont à l’origine de la tradition, calvinienne en l’occurrence, cédèrent à la tentation du mythe de Genève, Rome protestante.

II ne s’agit pas ici d’examiner ce que Calvin doit à Genève, mais ce que Genève doit à Calvin, ou plutôt à ses idées et aux actes qui s’en inspirèrent. On sait que la Réforme fut introduite à Genève avant la venue du Réformateur dont le premier séjour dans la ville se termina par un échec. Ce n’est qu’après le retour du Réformateur dans la cité, en 1541, que Genève devint cet Etat chrétien dont le modèle allait influencer tous les calvinistes du XVIe siècle. Une date, ici, s’impose, celle de 1543, L’année même où Copernic publiait son grand traité sur le mouvement des corps célestes, l’année où Vésale faisait impri¬mer un ouvrage fameux dans lequel il renversait les théories de la médecine traditionnelle, paraissaient à Genève les édits civils, puis l’année suivante, les Ordonnances ecclésiastiques. Ces deux textes devaient, durant près de trois siècles, régir la vie politique et religieuse genevoise, et dans leur moule allaient âtre forgés les caractères propres, la Genève calviniste. Plus encore que leur lettre, leur esprit allait imprégner de nombreuses communautés réformées, notamment françaises.

La situation des protestants dans plusieurs états européens devait aussi modifier sensiblement le climat de Genève et contribuer à établir une nouvelle forme de solidarité internationale. La ville avait toujours connu un trafic européen et ses foires virent défiler les marchands de l’Europe entière, tandis que certains s’y établissaient à demeure. Les Italiens avaient construit une chapelle dédiée à Notre-Dame au XVe siècle déjà. Mais ces grands marchands cosmopolites ne furent jamais intégrés véritablement à la vie de la cité, semblables en cela à leurs confrères de Lyon au XVIe siècle. Les persécutions conduisirent vers la ville un grand nombre de Français et d’Italiens, ce qui provoqua quelques frictions avec une partie de la population qui supportait mal l’accueil réservé à ces malheureux. Le XVIe siècle genevois est le siècle des Refuges, le premier Refuge français, dès la fin des années 1540 – le second survenant quelques années avant la révocation de l’Édit de Nantes – et le Refuge italien. L’intégration de ces réfugiés à la vie économique et sociale de la cité fut rapide, leur intégration politique plus complète ne survint qu’après une ou deux générations, puisqu’il fallait être né dans Genève et être fils de bourgeois ou de citoyen pour prétendre aux plus hautes charges de la République. Déjà peuvent se déceler deux aspects de cet héritage: l’extrême ouverture, qui permet l’assimilation aisée de ces réfugiés qui apportent â leur nouvelle patrie leur métier, leurs techniques, leurs capitaux parfois et la réserve certaine dont font preuve ces mêmes Genevois envers celui qui vient d’un autre pays. Si la communauté française se fondit rapidement avec la communauté genevoise, en revanche les Italiens créèrent leur propre Eglise qui se maintint pendant deux siècles. D’autres Eglises, plus éphémères, surgirent au gré des persécutions, Eglise anglaise ou Eglise allemande en particulier.

L’apport de ces réfugiés fut immense. Leur industrie permit le développement économique de la cité et favorisa surtout son épanouissement intellectuel. Parmi ces hommes chassés par la rigueur des temps se trouvaient des savants qui continuèrent à publier leurs travaux à Genève, L’essor de l’imprimerie, dû à l’heureuse conjonction de la nécessité d’une propagande religieuse accrue et de la présence d’érudits de grande classe, contribua plus qu’aucune autre activité au rayonnement de Genève. Grâce à lui, la pensée religieuse genevoise inonda les communautés étrangères de traductions de psaumes et de bibles, contribuant pour beaucoup à la naissance de ce mythe de la Rome protestante, qui resurgir d’une façon imprévue au XXe siècle lorsque Genève devint le siège du Conseil œcuménique des Eglises.

Une institution fondée par Calvin allait affermir ce courant: l’Académie, dès 1558-1559, devint l’un des hauts lieux de la théologie réformée tandis qu’elle attirait des professeurs réputés dans d’autres disciplines talles le droit ou le grec. A l’Académie aussi, Le cosmopolitisme régnait, et la très grande majorité des étudiants était formée d’étrangers de passage. Cette tradition se perpétua plusieurs siècles et ce n’est que tout récemment que l’Université décida de restreindre en fait, sinon en droit, la forte proportion d’étudiants étrangers venus faire leurs études a Genève. Le Livre du Recteur, qui consigne les inscriptions de tous les étudiants à l’Académie, est l’un des témoignages les plus éclatants de ce rôle international de Genève, véritable pépinière de ministres, comme s’exclama un jour Bèze, de même que le Livre des habitants, registre qui mentionne tous ceux qui vinrent, à quelque titre que ce fût, demander l’habitation à la ville, témoignage lui aussi de cette extraordinaire générosité, qui, avec des fortunes diverses, devait rester l’un des héritages précieux de cette époque.

La position précaire de Genève, guettée par la Savoie, renforça peut-être l’élan de sympathie et de compassion tant envers les réfugiés toujours plus nombreux en raison des guerres civiles qui ravageaient la France qu’envers la petite ville aux défenses incertaines. Il est juste de dire que si Genève sur secourir, les communautés étrangères, en particulier les Eglises d’Angleterre et de Hollande, subvinrent de manière importante aux pressantes nécessités genevoises. Beaucoup de ces réfugiés pratiquèrent dans la ville leur métier. C’est alors que s’établirent les premiers cabinotiers, les premiers horlogers, sans d’ailleurs que le calvinisme soit pour grand-chose dans l’extraordinaire développement de l’industrie horlogère à Genève.

Contrairement à des thèses célèbres, il n’est pas certain que le calvinisme ait favorisé le développement du capitalisme. Le prêt â intérêt n’était pas inconnu de la vieille cité épiscopale. L’essor du trafic d’argent semble dû à l’activité de ces réfugiés italiens ou français qui disposaient parfois de quelques capitaux qui ne demandaient qu’à s’investir, mais qui, surtout, étaient, de longue date, rompus aux problèmes bancaires. Si le calvinisme offre un terrain favorable pour le développement du capitalisme en raison de l’importance qu’il attache à la notion de travail ou à celle de responsabilité personnelle, il n’en demeure pas moins que les successeurs de Calvin se montrèrent d’acharnés adversaires du trafic des espèces. La Compagnie des Pasteurs s’opposa violemment â l’établissement d’une place de change qui eût facilité les opérations monétaires et commerciales. Bèze lui-même, qui fait souvent figure de modéré parmi ses confrères beaucoup plus portés à contester le gouvernement civil, s’écrie un jour qu’il s’élève à nouveau contre l’établissement projeté : «on dira qu’à Genève chacun est banquier, ce qu’est chose odieuse». Mais l’intransigeance des ministres, au XVIe siècle, allait peu à peu faire place à plus de compréhension envers ces pratiques commerciales, à mesure, il est intéressant de le noter, que le recrutement du corps pastoral tendait, socialement parlant, à se rapprocher de celui des groupes sociaux qui désiraient l’établissement d’une place dé change. Pourtant l’austérité, l’ardeur au travail, l’esprit d’entreprise que les réfugiés apportèrent dans la ville ne tardèrent pas à influer sur l’esprit genevois.

Comme tout corps sécrète un anti-corps, le calvinisme, en favorisant l’esprit de responsabilité développa aussi l’esprit de réflexion, et surtout l’esprit de réflexion sur soi-même. Face: au caractère extraverti du chef d’entreprise, se trouve, parfois dans le même homme, un être profondément intraverti, replié sur lui-même et comme angoissé devant la vie. Pourtant le caractère genevois n’est guère porté au piétisme ou au mysticisme. En conséquence, cette introspection prend plus l’allure d’une interrogation sur soi-même que d’une communion avec Dieu. D’une certaine manière, rien de plus protestant que les rêveries d’un promeneur solitaire, les confessions, ou un journal intime. Cette pudeur toute intérieure va de pair avec la réserve extérieure faite plus souvent d’un détachement feint ou contraint – par les lois somptuaires sous l’ancien régime, ou par une morale attachée à l’apparence des choses – que d’une réelle humilité.

Genève a trop souffert, a trop combattu pour ne pas croire, un peu, à son destin. Le calvinisme l’a conduite à un certain orgueil, en raison de ses succès mêmes. Dans cette ville, fière à bon droit de son passé prestigieux, de ses traditions séculaires, la modestie n’est qu’un ornement qui cache mal la certitude d’appartenir sinon au peuple élu, du moins à un peuple d’élite. Cette conception n’est guère éloignée de celle des protestants genevois du XVIe siècle due non seulement â leurs présupposés théologiques, mais aussi à l’état obsidionnal de leur cité. Il n’y a pas de véritable grandeur dans la raideur. Les ministres du XVIe siècle l’avaient compris qui invitaient, devant la montée des périls que faisaient peser les hommes – guerres, dissensions, trahisons – ou les calamités naturelles – peste, disette – à jeûner et à prier. Malgré les difficultés financières, la cité n’hésita jamais â « s’eslargir » lorsque des Eglises avaient besoin de secours, ainsi les Eglises de France après 1572 ou celles du Palatinat après 1576. Cette tradition du service a été maintenue, si l’on pense notamment aux institutions qui ont été créées à Genève depuis un siècle pour servir la paix, soulager les souffrances de la guerre ou tenter d’établir une meilleure fraternité humaine.

L’introduction de la Réforme marque bien le tournant capital de l’histoire genevoise. Tout se passe comme si le souffle des Réformateurs avait vivifié une matière jusque-là inerte, et comme stérile. L’esprit de la Réforme s’est insinué dans toutes les Genève qui se sont succédé au cours des siècles. La Genève patricienne, élitaire, est toute marquée de cet esprit calviniste qui doit plus encore aux épigones qu’au Réformateur lui-même. Mais la Genève révolutionnaire en est tout autant empreinte. Les idées du Contrat social doivent beaucoup à cet esprit qui inspira aussi, en 1794, les droits et devoirs de l’homme social, pendant bien genevois de la déclaration des droits de l’homme. Dans la même lignée se situait déjà Bèze, au XVIe siècle, auteur d’un traité sur le droit de résistance à un prince tyrannique. Dans la. Genève française, cette formation calviniste a permis le maintien d’une identité propre, magnifiée sous la Restauration. La Genève radicale elle-même, qui se voulait souvent agnostique, parfois athée, toujours anticléricale est, quoi qu’elle en prétende, toute estampillée de réforme dans sa volonté de donner la parole au peuple, tandis que la Genève internationale renoue solidement les fils jamais brisés d’une tradition séculaire.

Aux origines, la Réformation voulait réformer l’Eglise et les hommes qui l’animaient, à Genève comme ailleurs, mais en ce lieu, par une merveilleuse alchimie historique, formant, dans la courte durée d’une génération historique, des hommes, elle a su, dans la longue durée, forger une même communauté.

Bernard Lescaze