Prédication du pasteur Emmanuel Fuchs, au Centre protestant de Chêne-Bourg, le dimanche 12 octobre 2014
Réf. biblique : Rm 8, 14-17 ; Gal 5, 1.13.14 ; Jean 4, 5-19.28-30    

Il y a quelques semaines, nous sommes partis avec trente cinq jeunes de la région dans les Cévennes. Nous avons vécu, comme chaque fois un temps particulièrement fort, avec comme point culminant la célébration d’un culte dans une grotte après une belle marche d’accès. En les emmenant là-bas, il ne s’agit pas pour nous de raviver des tensions religieuses et d’exacerber un sentiment partisan pour ne pas dire parpaillot, mais de profiter de ces lieux chargés d’histoire pour réfléchir à nos propres engagements aujourd’hui. Ce thème sera du reste également repris lors du prochain culte télévisé du 2 novembre où vous pourrez voir et entendre le témoignage de certains jeunes de ce camp.

 

Mais comme chaque fois que je suis là-bas, je m’interroge. Comment ne pas le faire du reste quand on est dans la tour de Constance, dans cette petite pièce (où l’a du reste chanter avec les jeunes des psaumes de la Réforme) comment en effet ne pas penser à ces femmes qui ont y été tenues enfermées pour certaines pendant plus de trente ans au nom de leur foi. Il leur aurait suffi simplement d’un mot (j’abjure) pour être libre ! Un mot pour être libre, pour sortir de cette prison infâme aux conditions de vie inhumaines. Un mot que beaucoup d’entre elles ne diront jamais préférant rester enfermées jusqu’à leur mort.

Comment ont-elles pu ainsi tenir ? D’où leur venait une telle force ? Est-ce simplement raisonnable de renoncer à sa vie, à sa liberté au nom de sa foi ? Dieu nous demande-t-il un tel sacrifice ? En voilà des questions, et ce ne sont pas seulement les questions des jeunes, mais bien aussi les nôtres ! Comment aurais-je réagi en pareilles circonstances ? Et aujourd’hui, c’est bien la question que doivent se poser bon nombre de chrétiens menacés en raison de leur foi. Le dilemme : la conversion ou la vie restant hélas pour beaucoup de nos frères et sœurs terriblement actuel ! Comment aurais-je réagi ?;aurais-je accepté d’aller aux galères ? D’abandonner femme et enfants pour défendre ma liberté de croyance ? Impossible en fait de répondre à cette question tant que nous ne sommes pas directement et tragiquement confrontés à cette question.

Je me souviens de Paul Calame. Peut-être vous souvenez-vous de Paul Calame, qui fut notre résident ici au centre (à la place de Marli… il y a une vingtaine d’années). Au nom de sa foi, il a accepté durant la dernière guerre, alors qu’il vivait à Bruxelles, de prendre des risques insensés en accueillant chez lui de nombreux enfants juifs puis des aviateurs alliés. Il m’a dit un jour cette phrase que je n’oublierai pas : « des fois vois-tu il faut agir avant de réfléchir »… il y avait pour lui comme une évidence qu’au nom de sa foi, il devait ouvrir sa porte et accepter  de mettre sa propre vie en danger…

Aujourd’hui encore, il y a beaucoup de chrétiens qui prennent des risques un peu fous qu’ils payent souvent au prix de leur liberté. Il y a encore beaucoup de Marie Durand et de Tour de Constance.      En lisant les nombreuses lettres que Marie Durand a écrites depuis la tour de Constance, on est étonné par la force qui l’habitait. Marie souhaitait être libre et elle s’est battue durant ses trente huit années de détention pour obtenir la libération de ses co-détenues et la sienne ; jamais elle n’a renoncé, jamais elle n’a cessé de se battre pour la justice, mais jamais elle n’aurait abjurer, car pour elle abjurer cela aurait voulu dire remplacer les barreaux de sa prison par des barreaux intérieurs, cela l’aurait privée d’une liberté encore plus grande que celle dont elle était privée, la liberté, la libération qu’elle avait reçue en Christ. Il y a quelque chose d’un peu fou dans cet engagement absolu (mais Paul lui-même ne parle-t-il pas de la « folie » de la croix?) ; mais ce choix radical nous interroge, nous interpelle sur notre propre liberté … d’abord pour nous en faire apprécier la douce saveur… Quand on regarde la carte du monde de la liberté religieuse, on réalise mieux la chance que nous avons de pouvoir vivre notre foi librement.

Mais cela nous interroge aussi sur cette liberté intérieure d’où la Durand, notamment elle mais tant autres aujourd’hui encore, tirait sa force.

Durant ce camp avec les catéchumènes, on a commencé par leur demander leur définition de la liberté. Essayez … vous verrez que ce n’est vraiment pas facile. Pour certains dictionnaires la liberté c’est « l’état de quelqu’un qui ne fait pas l’objet de pressions » ou encore  « la possibilité d’agir selon ses propres choix ». Fort bien … mais un peu court comme définition, car on se rend vite compte que parce que nous ne sommes pas seuls, notre liberté est par définition limitée … à moins de vivre comme un dictateur ou seul sur une île déserte…

Très vite avec les catéchumènes on a pu prendre conscience qu’être libre, ce n’était pas d’abord faire ce que je veux. Paul (encore lui) l’a dit «  tout est possible, mais tout ne convient pas ! ». Qu’est-ce que cela voudrait que d’être libre, si au nom de l’usage de ma liberté je ne respecte pas les autres ?

Et puis de toute manière de liberté absolue, il n’y en a pas, parce qu’à la naissance déjà on ne naît pas avec les mêmes libertés. Si l’on naît à la maternité de Genève dorloté par l’amour de ses parents où sous les bombes de Syrie où d’ailleurs, on n’a pas vraiment les mêmes libertés au départ.

On pourrait discourir des heures sur la définition de la liberté. Le poète Eluard l’a fait bien mieux que moi avec son célèbre poème : « Sur mes cahiers d’écolier, Sur mon pupitre et les arbres Sur le sable sur la neige, J’écris ton nom (…) Et par le pouvoir d’un mot Je recommence ma vie Je suis né pour te connaître Pour te nommer, Liberté… » L’injustice subie par tant de personnes privées de liberté nous invite à lutter avec insistance pour la justice  (cf Mt 6 :  « cherchez d’abord le royaume et la justice et toutes ces choses vous seront données par surcroît »). Toujours et encore chaque fois que nous le pouvons, nous devons œuvrer pour plus de justice et de liberté dans ce monde.

Mais ce qui m’intéresse aujourd’hui, plus encore qu’un débat sur la nature même de la liberté, c’est de réfléchir à ce qui fonde, nourrit cette liberté intérieure que le Christ nous promet et que l’on voit à l’œuvre même chez ceux qui sont pourtant privés de liberté. Un penseur m’a particulièrement marqué, il s’agit de Viktor Frankl ; déporté en camp de concentration il y a beaucoup écrit sur la liberté intérieure qu’il a réussi à garder bien que privé de toute liberté et de toute dignité. Il a écrit «  c’est cette liberté spirituelle, impossible à enlever, qui donne sens à la vie ». La liberté intérieure qui donne sens à la vie !

C’est aussi en quelque sorte le combat de Paul : ne pas perdre la liberté offerte en Christ ! Paul a fait avec la foi en Christ une découverte magistrale, celle d’être libéré du poids de la Loi, non pas qu’il s’agisse de vivre dans l’anarchie, dans un monde sans loi, mais que ce qui nous fonde c’est d’abord cet amour inconditionnel de Dieu en Jésus Christ. Dieu nous sauve, Dieu nous aime comme nous sommes et c’est précisément parce que Dieu nous aime comme nous sommes que nous pouvons être libres, libérés du poids de devoir nous justifier par nous-mêmes. Regardez les dix commandements, ils ne sont pas là pour nous priver de liberté, mais au contraire en balisant un chemin ils rendent possible cette liberté, ils créent un espace de liberté qu’il nous faut inventer et habiter.

Dans la foi, dans la découverte de cet amour premier et inconditionnel de Dieu, on découvre alors cette liberté possible ou plutôt pourrions-nous dire que l’on fait l’expérience d’une libération. C’est de cette libération dont ne voulait pas être privée la Durand au prix de son abjuration. Regardez l’épisode de la femme de Samarie. On aurait pu prendre bien d’autres histoires, car toutes ces histoires de rencontres de Jésus sont en quelque sorte pareilles dans la mesure où la rencontre de Jésus libère la personne de ce qui la retient prisonnière. Ici un détail est important, la femme vient au puits à midi … à l’heure la plus chaude et s’y retrouve donc seule (pourtant le puits c’est le lieu habituel de socialisation et de rencontres des femmes). Cette femme est donc isolée, mise à ban, prisonnière du regard que les autres portent sur elle, prisonnière du manque d’estime qu’elle a d’elle-même. Or sitôt après la rencontre qu’elle vient de faire avec Jésus, que fait-elle ? Elle court au village pour annoncer aux autres la rencontre qu’elle vient de faire et là voilà remise immédiatement avec les autres qui lui parlent à nouveau. La voilà libérée, comme Zachée le sera de son obsession de l’argent, comme l’homme courbé de son handicap, la femme au parfum du regard des autres,etc.. etc…

Alors pour revenir à ce que nous disions tout à l’heure à propos de la liberté. Certes il n’y a pas de liberté absolue, certes je ne peux pas faire tout ce que je veux parce que je ne vis pas seul, d’accord, mais s’il n’y avait que cela …. Il y a bien d’autres entraves plus graves qui menacent ma liberté ; certaines qui me tombent dessus et que je subis, d’autres que j’accepte, voire même que je choisis consciemment ou inconsciemment.

C’est bien la question que nous pouvons chacune et chacun se poser : de quoi ai-je besoin d’être libéré, qu’est-ce qui entrave cette profonde liberté que le Seigneur m’accorde ?

C’est peut-être le poids du regard des autres, la compétition dans laquelle nous baignions (aux études, au travail, dans le sport), la frénésie de consommation  (avoir et faire comme les autres), la cigarette, l’alcool, les jeux vidéos, le poids du travail, l’angoisse, la peur de vieillir…. il y a tant de choses, de pièges dans la vie qui menacent cette liberté offerte en Christ. Ne l’oublions pas : « nous n’avons pas reçu un esprit qui nous rende esclaves » ; « nous sommes appelé à la liberté ! », non pas pour faire n’importe quoi, mais pour être libéré de ce qui nous pèse ou nous entrave afin d’être libres pour aimer et servir autrui.

C’est pour moi probablement un des grands privilèges du ministère que de pouvoir rencontrer tant de personnes qui peuvent attester de cette liberté là, une liberté souvent plus forte que les contraintes de la vie, une liberté fondée dans et amour reçu du Christ, qui nous regarde comme il a regardé cette samaritaine, avec douceur et amour, un regard qui nous dit simplement : « Va et vis, je t’aime et rien ne pourra jamais te priver de cet amour, sinon toi-même »    Amen