Prédication du pasteur Daniel Neeser, 2013
Réf. biblique : psaume 131-133

Il y a, sur un monastère de Bucovine, douce région au Nord de la Roumanie, une peinture murale, près de l’entrée. On y voit, assis sur un banc, deux personnages facilement reconnaissables : Dieu le père et Dieu le Fils. Entre les deux, la croix avec, sur son sommet, la colombe de l’Esprit. La sainte Trinité assise sur un banc !…

Ils sont comme en conversation, le soir venu, au temps du repos. Moment privilégié, fugace aussi mais pouvant avoir un goût d’éternité, qui s’offre entre la fin du labeur journalier et la venue de la nuit. Ce n’est pas encore le sommeil réparateur, ce n’est plus le travail, mais c’est entre deux. C’est comme si la fatigue accumulée donnait une qualité plus acérée, plus évidente a cet instant. On ne se repose pas encore vraiment, on est là et on goûte autant de cette fatigue que du repos à venir. Comme nous y invite Ramuz au soir d’une vie: « Viens t’asseoir sur le banc, femme ! », venez, compagnons, compagnes, vous reposer, bénir Dieu et vous faire bénir par Lui.

Qu’est-ce qui peut bien faire la qualité de ce temps suspendu ? D’abord le sentiment, très profond, du besoin de repos, du besoin d’onguent sur les muscles endoloris tant du corps que de l’âme et du cœur.  Ici ce sentiment de besoin est à l’opposé de la prétention à quelque mérite ou de la crainte de quelque sanction. Peu importe, dans ce temps, le résultat des travaux de ce jour, peu importent succès ou échecs.

Ensuite, ce qui fait la qualité de ce temps c’est le fait du travail, la transpiration physique ou intellectuelle, les risques pris, en un mot, la passion mise en jeu. Tout cela à l’image de celle du Créateur. Ce qui compte c’est notre participation, à force d’obstination laborieuse à l’Acte créateur. Dans Passage du poète, Ramuz, parlant des vignes du Lavaux, ose écrire: « Le Bon Dieu a commencé, nous on est venu ensuite et on a fini. Le Bon Dieu a fait la pente, mais nous on a fait qu’elle serve, on a fait qu’elle tienne, on a fait qu’elle dure. »

Avec cette fierté, ce qui fait également la qualité de ce temps c’est l’abandon, la confiance comme un laisser-aller : je ne maîtrise pas tout, je ne suis qu’ouvrier et non maître et je Te laisse, à Toi Le Maître, la question des fins, des résultats, de l’efficacité. Ce n’est pas un appel à la paresse mais à la confiance et à l’humilité.

Ce moment est celui de la bénédiction offerte, demandée et reçue. Le temps de dire, au rythme d’une respiration qui se calme : « Béni es-tu, Seigneur, pour ce jour de labeur » et le temps de demander, avec un corps qui se détend : « Bénis, Seigneur, le travail que j’ai fait au nom de Toi. » Le temps de confier tout cela avant la nuit qui vient, de tout quitter, de tout remettre. Bénédiction parce que, justement, nous ne sommes pas dans un rapport de production, de gain ou de perte mais dans la fière liberté et la grâce.

J’ai souvent employé les mots goût et goûter. C’est qu’on goûte beaucoup, dans ce genre de moment : la bénédiction est le sel de Dieu ! Savez-vous que c’est dans le mot ‘sel ‘ que gît le sens premier, étymologique mais aussi spirituel et biblique, du mot ‘salaire’ ? Ce mot vient effectivement de ‘sel’, cet élément qu’on ne peut créer mais seulement extraire, qui a du goût et en donne. Dans la Bible, le salaire est fondamentalement lié, non au résultat, mais au fait du travail et il est le signe du goût que le travail va prendre ou ne pas prendre pour le travailleur, la paysanne, l’artisan. A l’articulation du labeur et du repos, le sel comme une bénédiction valorise le premier et autorise le second, il lie l’un à l’autre, les féconde l’un et l’autre[1]. Avant d’être récompense pour les résultats obtenus, il est valorisation de la vie offerte dans le travail accompli.

C’est à ce temps béni, suspendu entre travail et repos, que vous invite l’été, temps de vacances, de vide – sens étymologique de vacances -, ou, pour le moins, temps où les rythmes des travaux diminuent un peu.  Venez goûter combien le Seigneur est bon, comme un onguent, comme du miel, comme le sel. Il est bon, il est bénédiction.

[1] 1 C’est pourquoi l’ Ancien Testament est si exigeant sur le salaire et sur le fait qu’il ne saurait souffrir aucun retard dans sa distribution: Lev. 19,13; Dt 25.14; Jb 7,2; Jer 22,13; 31,16; Ez 16.33: Mal 3.5; voir aussi Lc 10,7…