Prédication à deux voix des pasteurs Patrick Baud et Blaise Menu, le 21 mai 2016
Réf. biblique : Luc 17,5-10
  • (Patrick)     Chers Frères, chères sœurs, en Christ
    – vous qui aujourd’hui voyez votre engagement enfin reconnu, avec ses charges et ses responsabilités;
    – vous qui êtes engagés, bénévolement, dans vos lieux de ministère, en Région, déjà reconnu ou pionnier;
    – vous encore qui, d’une manière ou d’une autre, profitez de l’investissement professionnel ou bénévoles de quelques-uns, et vous familles qui le subissez peut-être…;
    gardez précieusement en mémoire cette parole pleine de sagesse de l’Evangile: « Nous sommes des serviteurs inutiles: nous avons fait seulement ce que nous devions faire. »
    Une parole sage et libérante s’il en est, parce qu’elle vous soulagera du poids démesuré dont vous pourriez investir votre travail.

Une parole sage et libérante qui bridera l’importance  que vous pourriez accorder à la place que vous occuper au sein de l’EPG et à votre souci de bien faire… forcément.

Car vous le savez aussi bien que moi, en bonne théologie protestante… Vous n’êtes pas là pour vous enorgueillir d’une reconnaissance longuement conquise et totalement inattendue.
D’ailleurs personne n’est là pour plastronner avec un nouveau titre en poche, ou une bénédiction qui viendrait couvrir ses ambitions.
Non si nous sommes là c’est parce que, selon la Parole, nous sommes toutes et tous des serviteurs inutiles.
Nous sommes là parce que c’est notre devoir et notre responsabilité. Un peu par joie, aussi, mais avec pudeur, cela va de soi.

  • (Blaise) Patrick, Patrick, Patrick… Interloqué, Patrick s’interrompt et regarde un peu en l’air… 
  • (Blaise) Pas si haut… Là ! C’est moi, ton vice…
  • (Patrick) Ah c’est toi, je croyais que c’était l’Autre. Mais comment oses-tu ?
  • (Blaise) J’ose tout! Je suis là pour ça. D’ailleurs, tu viens de le dire: « Je suis là parce que c’est mon devoir et ma responsabilité… » Pour la joie, on verra… Plus protestant, tu meurs… Et puis je profite encore un peu avant de devenir sérieux comme toi.
  • (Patrick) Mon Dieu…
  • (Blaise) Tu devrais plutôt dire merci.
  • (Patrick) Et pourquoi cela, cher vice ?
  • (Blaise) Parce que je vais t’empêcher de faire une grosse bêtise. Ce serait dommage de gâcher une belle modérature quand tu es presque à son terme. Surtout aujourd’hui: 21 mai, mémoire des pères réformés, racines protestantes, importance symbolique, culte cantonal, tout ça…
  • (Patrick) Mais enfin, est-ce que tu veux bien t’expliquer ?!
  • (Blaise) Tu ne comptais tout de même pas pontifier l’assemblée avec quelques phrases moralisantes bien senties sur l’exercice des ministères au service de l’Evangile, quand même ? Le tout assaisonné de l’impérieuse mention des serviteurs inutiles que nous sommes toutes et tous (et certains davantage encore que d’autres) ? Non, parce que je ne suis pas certain, vois-tu, que ce soit la meilleure façon d’être en reconnaissance en cette fin d’après-midi dans ce lieu majestueux et tout imprégné d’identité protestante…
  • (Patrick) Mais c’est dans l’Evangile, il me semble…
  • (Blaise) « C’est dans l’Evangile… » A la bonne heure! Ce qui est dans l’Evangile, c’est pire encore, et tu le sais: « inutile », c’est l’adjectif ecclésialement correct! Va jusqu’au bout: dis-leur ce que dit vraiment le texte. Dis-leur, du haut de la chaire, que ce sont des servantes et des serviteurs inadéquats ! des bons à rien ! des vauriens ! Voilà ce qui est écrit dans l’Evangile! Vous êtes des bons à rien ! Ah, regarde-les, les chargé-e-s de ministères, les prédicateurs, les membres de la Direction, et les collègues planqué-e-s dans les bancs. Et les anciens, et les docteurs, et les membres du Consistoire, et ceux de son Conseil: tous des bons à rien ! Ils font moins les fiers, maintenant, c’est sûr. Mais nous, on a l’air de quoi ? D’ingrats ou de fous, et de gros coincés de la reconnaissance ! On organise un grand événement cantonal, on rameute toute la république protestante et amicale, on fait tout un binz de ce processus de reconnaissance, tout ça pour quoi ? pour flinguer l’ambiance ! Et avec bonne conscience, Messieurs Dames, au nom de l’Evangile… Elle est où, la Bonne Nouvelle !
  • (Patrick) Ben, elle est là !
  • (Blaise) Là où ?
  • (Patrick) Là, dans ce que tu dis !
  • (Blaise) Ah, magnifique ! Alors en plus d’être coincés…on est inconséquents ?!
  • (Patrick) Au contraire !
  • (Blaise) Là, c’est à toi de t’expliquer !
  • (Patrick) Tu vois, au moment où la société cherche tellement à nous flatter, à nous dire combien nous sommes beaux et doués et nécessaires à la vie de la Cité (mais il est vrai qu’elle se plaît aussi donner des signaux contradictoires), eh bien l’Evangile fait office de douche froide: l’idéal, c’est de tenir sa place.
  • (Blaise) Ah ça, « douche froide », c’est le moins que l’on puisse dire: voilà les ardeurs ministérielles rafraîchies au nom du conformisme institutionnel. C’est le Ice Gospel Challenge version EPG (mais ici, rassurez-vous, pas besoin de se balancer un seau d’eau glacée sur la tête, comme l’évêque Charles… Non, c’est plus intérieur, évidemment…). Alors frères et sœurs, au cas où vous auriez des velléités, rappelez-vous: à Genève, la vénérable Cie, pas si engourdie que cela, veille encore à ce que vous restiez à votre place. Et si possible sagement assis.
  • (Patrick) Oui, c’est cela. Mais pas tout à fait au sens où tu l’évoques.
  • (Blaise) Ah bon ? Et comment, alors ?
  • (Patrick) Eh bien comme tu l’as appris, il faut commencer par retourner au début du texte biblique du jour.
  • (Blaise) Lorsqu’il est question de petite graine ?
  • (Patrick) Et là que demandent les disciples ?
  • (Blaise) « Augmente en nous la foi ».
  • (Patrick) Exactement, et tu n’es pas sans savoir que dans la liturgie, on en a fait une demande positive. Or la réponse de Jésus est cinglante, et d’un humour féroce: « Si vraiment vous avez la foi, gros comme une graine de moutarde (c’est-à-dire trois fois rien), vous diriez à ce sycomore « Déracine-toi et va te planter dans la mer! »… et il vous obéirait ! »
  • (Blaise) Et alors ?
  • (Patrick) Alors les disciples demandent de la foi comme on plaque du plâtre ou du crépis à la truelle: « Ô Dieu applique-nous de la foi, remets-en-nous une couche, la première était trop fine ! »
  • (Blaise) Comme on dirait: « Flanque-nous un peu de compétence ».
  • (Patrick) J’entends là une demande exagérée, mais aussi l’expression d’une inquiétude. Parce qu’il arrive que, devant l’ampleur de la tâche, on se sente un peu décontenancé, pas assez sûr de soi, jusqu’à croire que nous n’avons pas de quoi faire face.
    Or Jésus répond à ses disciples que si leur foi est toute petite, aussi petite qu’une graine de moutarde, elle est néanmoins largement assez grande pour réaliser des choses incroyables, des choses que tu ne soupçonnes même pas.
  • (Blaise) Si je te suis bien, il ne s’agit donc pas de s’inquiéter sans cesse de n’avoir pas assez de foi, mais de reconnaître que ce qu’on a doit suffire. Pas besoin d’avoir une foi augmentée: il suffit d’avoir une foi ordinaire. Mais je ne vois pas le rapport
  • (Patrick) Pourtant, tu viens de le dire ?
  • (Blaise) Ah bon ?
  • (Patrick) Oui: il suffit d’avoir une foi « ordinaire », « quelconque »… « inutile ». Une foi qui ne vaut pas son pesant d’or, qui est si petite qu’elle semble ne rien valoir.
    Parce que la foi, mon cher vice, la foi, ça ne sert à rien au royaume de l’économie mondiale; ça ne se revendique pas, ça ne pèse rien. Ce n’est pas utile dans la mesure où elle ne se marchande pas – l’utile ne sert qu’à la vie courante, et la vie courante se résume bien souvent à la routine. Et dans la routine, point de surprise. Tandis que là: un sycomore dans la mer. Tout de même…
  • (Blaise) Ah ça… N’empêche que j’aimerais te voir faire cela avec un platane dans la rade. Mais bon…
  • (Patrick) C’est du second degré, je te dis: un rien moqueur. Le texte biblique ne nous invite pas à un teste de performance spirituelle.
    Je reprends le fil, si tu veux bien: la foi, c’est inutile parce qu’elle ne pèse rien, elle est incomparable, et en cela elle est ordinaire…

D’ailleurs si la foi était extraordinaire, il y a belle lurette qu’il n’y aurait plus de platane au bord de la rade.

Mais non la foi est ordinaire et c’est pour cela que demander d’en avoir plus que son voisin est aberrant. La foi, parce qu’elle est ordinaire, inutile, la foi permet au contraire à chacun d’être à sa juste place en fonction de ses compétences, de ses charismes comme on dit aujourd’hui. Et d’y rester. Donc d’être un témoin à part entière sans hiérarchie ni concurrence. C’est cela, être un serviteur inutile. Inutile parce que personne ne l’est ni plus ni moins que son prochain. D’ailleurs c’est dans cette part d’inutile que se trouve ce qui est infiniment précieux…

  • (Blaise) Là, ça commence à me plaire… et à vous ? ça va mieux ? On retrouve des couleurs et de l’enthousiasme à déployer ses compétences pour Jésus, mmmh ?
  • (Patrick) Et ce n’est pas tout. Parce qu’un détail du texte ne t’aura pas échappé…
  • (Blaise) [silence] …je crains que si…
  • (Patrick) La situation que décrit la petite parabole du maître et du serviteur est précisément une relation professionnelle, sans symétrie: il ne s’agit, ni de deux amis, ni de deux collaborateurs. A priori, c’est une relation sans affection ni réciprocité: juste un contrat, un mandat clair.
  • (Blaise) Et alors ?
  • (Patrick) Alors là aussi c’est libérant, parce que cela permet d’offrir de la distance d’avec son investissement. Si l’on était tenté d’induire de l’affectif dans son engagement (il y en a toujours un peu, évidemment), et bien là ça nous aide à prendre un peu de distance. Mais pas jusqu’à se désinvestir, non, mais à laisser cette relation à sa juste place.
    Avec cette parole un peu raide et provocante de Jésus, je peux apprendre à ne pas être dépendant, ni de mon travail, ni de sentiments de gratitude espérés, ni du regard des autres (évidemment, ça fait toujours plaisir, mais c’est du bonus, une surprise).
    C’est vrai aussi par rapport à cette qualité tellement protestante : « nous avons fait seulement ce que nous devions faire. » pas faire de vagues. Nous autres protestantes nous aimons bien ces « seulement ». Mais ce n’est pas ce qui est écrit. Ce qui est écrit est un impératif : « Ce que nous devions faire, nous l’avons fait » : c’est le devoir par la foi.
  • (Blaise) Bon, mais finalement, si tout cela est tellement ordinaire, pourquoi on en fait tout un tralala aujourd’hui ? Par devoir ?
  • (Patrick) Peut-être simplement pour dire merci. Et pour réentendre, si l’on veut bien l’entendre, que ce que nous faisons est « inutile » – pas utile. Ce n’est pas de l’ordre de l’utile, ça ne lie pas à une obligation, mais juste à ce qui doit être fait, et si possible bien fait. En étant, les uns et les autres, à la fois inscrits dans la reconnaissance et affranchis d’elle.
  • (Blaise) Cela me ferait dire… que Dieu lui-même est inutile !
  • (Patrick) Et tu aurais raison: Dieu est rencontre, ce qui est tout autre chose. A cela on peut comprendre que le christianisme est la religion qui marque la fin de la religion, c’est-à-dire du marchandage infini entre l’humain et Dieu.
  • (Blaise) Mais dis-moi, cette « inutilité » de la foi, ou de Dieu, ce ne serait pas ce qu’on appelle d’habitude la grâce ?
  • (Patrick) Par la grâce seule. Et c’est infiniment plus qu’un slogan. C’est une rébellion de la joie contre les tous les conformismes sociaux et les routines ecclésiales.
  • (Blaise) Et cela suffit ?
  • (Patrick) Oh oui, cela suffit, largement assez pour croire qu’un jour en pourra engazonner la cathédrale.

Amen.