Blaise Menu, pasteur et modérateur de la Cie, le10 décembre 2016, cathédrale Saint-Pierre
Réf. biblique : Mt 10,26-31 • Rm 8,14-17

Texte d’ouverture

 

« J’ai ouvert une fois encore
Les coffres de l’automne
Les chagrins y étaient d’or
Et pourpres les joies

C’est sur une feuille d’orme
Que j’ai trouvé votre nom
C’est là que mes amours dorment
C’est là qu’elles dormiront

Jusqu’aux écorces nouvelles
Que feront saigner encor
Les souvenirs sans remords
D’être tant resté fidèle. »

Gilles Vigneault, Silences,
Les Nouvelles éditions de l’Arc, Ottawa, p. 138


J’ai choisi de vous accueillir aux mots du poète, qui disent avec force et pudeur à la fois, la trace de la fidélité dans nos vies.

Fidélité de ce rendez-vous, qui a traversé les siècles de bien des manières. Fidélité de votre présence, car pour bon nombre vous tenez à ce moment de culte, vécu dans la diversité des présences, des références personnelles, des convictions.

Fidélité de votre amitié séculière et civile, MM. les membres du Conseil d’État [pas d’autre autorité politique ou judiciaire identifiée]. Fidélité protestante, évidemment, mais aussi confessionnelle et, pour une part, interreligieuse, ce soir.

Fidélité de compagnies – au pluriel : à la fois celle de 1602, et celle, vénérable, des pasteurs et des diacres.

Et peut-être que « fidélité » doit aussi composer et rimer avec « curiosité », si vous avez eu l’audace de franchir le seuil de ce lieu et d’y rester un peu.

A chacune et à chacun, paix et joie sont donnés de la part de Dieu qui s’approche – c’est ce que nous rappelons en ce temps de l’Avent –, d’un Dieu de toute fidélité, autre et plus grand que les mots par lequel nous tentons de le cerner, mais dont l’expérience fut décisive pour ceux et celle de 1602, comme elle peut l’être pour nous aujourd’hui, en conscience et en liberté.

(…)

Tout cela est-il bien laïc ?

Curieuse question pour un culte ! Question incongrue, voire hors sujet… après tout, si l’on parle de laïcité, voilé bien un événement qui n’y répond pas. Apparemment.

Profitons toutefois de votre présence aimable et appréciée, MM. Les membres du Conseil d’État, et vous MMes d’une autre autorité civile, judiciaire ou académique, avant que la loi ne se fasse, peut-être, contrariante. Ce serait bien dommage, mais allez savoir… Mais que votera-t-on alors ? Une loi d’exception ou une loi d’intégration ? Une loi de discrimination ou une loi de reconnaissance sereine et lucide ? Une loi de neutralité de l’État ou une loi de neutralisation de l’espace public ? Une loi qui fasse droit à l’expérience de la pluralité, ou une loi qui se contente d’ignorance ? Une loi enfin qui sache articuler histoire, identités et mémoire, ou un loi qui réécrive l’histoire ? Ce ne sont pas des questions anodines, au moment où nous célébrons cette fête de l’Escalade, ou la liesse populaire l’emporte sur les beaux principes, et où l’histoire est source d’enseignement et de stimulation.

Pas très laïc tout cela, effectivement. Qui plus est, le récit traditionnel que nous avons entendu tout à l’heure honore une lecture très providentielle de cette nuit-là – et le Psaume 124, lu ou chanté  au lendemain des événements, vient appuyer cette vision des choses, qui correspond fort bien au sentiment aigu de l’époque : si Genève s’en était sortie, alors qu’elle s’était fait surprendre par l’ennemi revanchard et obstiné, c’est que Dieu l’avait protégée. Eh oui : en 1602, Dieu était protestant ! Dans le récit que firent les autorités civiles de cette nuit-là, nous lisons en effet ceci : « Etant presque tous entrés, [les assaillants] commencèrent à faire leur exécution, mais Dieu commença aussi à besogner pour nous, ses pauvres enfants. » – voilà qui n’est pas sans écho avec l’une des striphes du Cé qu’è lainô que nous chanterons tout à l’heure. Et plus loin dans le récit, on lit encnore ceci : « Par ainsi, en une heure et demi, parmi les ténèbres, Dieu montra la lumière de sa grâce à cette ville… » Post… tenebras… lux. Voilà qui allait conforter la vison très genevoise que le destin de Genève trouvait son sens dans son enracinement spirituel – de même que dans « son intelligence tactique et les sacrifices matériel consentis » par ses habitants, comme l’écrit un historien (Olivier Fatio et Béatrice Nicollier, Comprendre l’Escalade. Essai de géopolitique genevoise, Labor et Fides, Genève, 2002, p.90). Oui, on n’était pas calviniste pour rien, à l’époque, réassuré dans la bienveillante prédestination du Seigneur.

C’était un temps où Dieu expliquait le monde, et où la Providence cherchait à rendre compte de la cohérence du monde comme de l’apparente incohérence des événements. C’était un temps où Dieu était commode, pratique, assez confortable. C’était un temps où la Providence le rendait supportable, ce monde d’alors, jusque dans le malheur et l’injustice : si Dieu, dans sa volonté, agit pour conduire le monde selon son projet, alors ce monde paraît moins absurde, et l’expérience qu’on en fait moins opaque que l’évidence.

C’était la perception de nos pères. Mais à moins d’un effort de foi conséquent, voire désespéré, on n’a plus tellement l’impression que Dieu conduise aujourd’hui quoi que ce soit. A moins de se satisfaire de deux ou trois choses. Car il est étrangement versatile, et sa pédagogie devient obscure, voire scandaleuse : A Auschwitz, Dieu semble n’avoir pas aimé les Juifs ; aujourd’hui, il n’aime pas les musulmans du Moyen-Orient dans la guerre et l’oppression – et Alep n’est pas dans sa faveur. A vrai dire, il semble qu’il n’apprécie guère les chrétiens d’Orient non plus, vu ce qu’il leur arrive. Et on s’attendrait à ce qu’il défende un peu mieux des Droits humains que nous célébrons aussi en ce 10 décembre. C’est alors une Providence très sélective – ou, comme dirait l’écrivain François Cavanna dans un ouvrage impertinent : « La divine Providence est comme ça : pleine de bons sentiments, mais pas très renseignée. » (Les Ecritures, p. 206).

Peut-être faut-il dès lors oser l’inconcevable, et se passer de ce Dieu comme réponse. Trop laïc, dira-t-on – plutôt trop séculier –, mais sans doute profitable, dans un premier temps du moins. Car cela oblige à se passer de ce Dieu-là : du Dieu réponse à tout, du Dieu disponible pour remplir nos ignorances et nos inquiétudes. Et si par excès de sécularisme et de laïcité mélangés on en venait à se débarrasser de Dieu, qu’au moins ce soit de celui-là, oui : celui qui se contente d’être une réponse qui exclut au lieu d’unir, une réponse qui sépare au lieu de mettre en dialogue, qui s’habitue à la mort au lieu de promouvoir la vie ensemble. Exposons-nous à l’absence de ce Dieu-là, et voyons ce qui reste !

Il reste peut-être ce texte d’Evangile que vous avez entendu de la bouche de Pierre Farine – grande référence quand il s’agit de Providence (… le texte, pas Pierre, enfin… je ne sais pas ?). Au versets 29 et 30 : « Est-ce que l’on ne vend pas deux moineaux pour un sou ? Pourtant, pas un ne tombe à terre indépendamment de votre Père. Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés. » Certaines traductions disent : « …pas un ne tombe à terre sans la volonté de votre Père. » Or si je m’attache au texte original (grec), je lis ceci : « …sans votre Père », pas un mot de plus. Ah, cette manie qu’ont les théologiens de rajouter des mots là où le silence les embarrasse ! Ainsi Dieu n’est pas la cuase de la chute des cheveux – et désolé Messieurs si vous aviez trouvé là une source de réconfort –, mais le texte biblique dit simplement Dieu présent. Il ne dit pas comment, mais il le dit, et c’est cela, la foi : croire que Dieu est présent quand même, non pas en puissance, mais comme Dieu qui aime. Dieu présent conformément à l’amour, et pas selon notre volonté de puissance pour remplir l’angoisse du vide et combler l’absurde avec du prêt-à-penser ou du prêt-à-croire.

Chaque fois que nous articulons providence et explication, lorsque nous essayons de rendre le monde compréhensible et, pour une part, rassurant, et même si nos ancêtres l’ont fait ainsi, nous ne le faisons plus souvent que justifier l’injustifiable, et nous accommoder de l’insondable souffrance des autres surtout, et parfois de la nôtre. Comme s’il n’y avait déjà pas assez de vanité face au mal…

Au contraire, oser penser la Providence aujourd’hui, penser quand même la présence agissante de Dieu, cela ne peut plus se faire sans accueillir quelque chose de la non-puissance de Dieu qui vient dans son amour. Dès lors, je reçois de nos aïeux de 1602 cette notion de Providence, non plus comme Dieu qui conduit le monde et l’histoire selon son bon plaisir (au prix de quelles tragédies?!), mais comme Dieu qui accompagne et qui est fidèle. C’est fondamentalement une question de confiance : « Soyez sans crainte, nous dit l’Evangile : vous valez mieux, vous, que tous les moineaux. «  (v.31) Vous valez tellement mieux.

Parfois, voyez-vous, je me demande si Dieu, à force d’être relégué, soit par les sciences aux confins d’un univers presque infini, soit par le politique au secret de l’intime, comme une affaire privée dont on ose à peine parler, comme un objet qui porte tout à la fois la honte et l’excitation de l’interdit, je me demande si Dieu ne serait pas devenu laïc lui aussi, finalement. Pour qu’enfin on le reçoive autrement que dans les principes commodes qui l’ont exprimé depuis des siècles et des siècles. De sorte que le politique ne soit pas happé par le religieux (interpelé, oui, mais pas happé), et pour qu’on cesse d’instrumentaliser des thématiques religieuses à des fins électoralistes – là, il reste du chemin à parcourir…

Ce qu’avec mes frères et mes sœurs d’autres confessions ou religions j’endosse aujourd’hui, c’est que la religion ne saurait être le lieu d’une méfiance et d’une discrimination, d’une ignorance – fût-elle sainte –, d’un mépris de quiconque. Parce que notre ambition – si laïque – est de vivre dans la paix des convictions, religieuses ou non. Nous laissons la rhétorique de la peur, parce que nous nous en sommes affranchis, pour oser la confiance et la lucidité : une attention, une veille des convictions pour chosir de vire ensemble en paix. C’est cela, la leçon de nos pères de la République de Genève, depuis cette nuit de 1602 : rester en veille, surmonter sa peur, oser la paix des convictions. Certes le chemin fut long, et l’on aurait tort de croire qu’il est terminé. Mais en regard de ce qui fut parcouru, j’affirme que la laïcité, aujourd’hui, cet outil précieux – je dirais même providentiel, si j’osais… – ne saurait se construire sur la paresse ou la peur : ce serait brader notre projet de société, chèrement défendu, et faire peu de cas de la mémoire et de la fidélité de nos pères.

Lorsque, comme élus ou simples badauds, vous montez le vieux degré  de l’Hôtel de Ville, vous passez sous ces mots qui, en latin, disent : « Battez-vous pour nos pères et nos foyers ; le Seigneur vous a libérés le 12 décembre 1602. »

Avec le rappel de cette fidélité que nous pouvons inscrire – ou non – en Dieu, nous nous rappelons là-bas – comme ci, dans la compagnonnage de cette assemblée provisoire –, quel fut et quel demeure le prix de la liberté, le prix de l’indépendance, le prix des liens qui nous unissent par-delà nos différences, et celui du courage qu’il fallut alors. Mais nous nous rappelons aussi de tout cela qu’ensemble nous devons encore chérir et protéger aujourd’hui.

Amen.


Texte d’envoi

« Etre fidèle, c’est être relié aux hommes que nous connaissons par des noeuds si puissants que les mesquineries de la vie quotidienne ne montent pas jusqu’à nous ; être fidèle, c’est aussi savoir que cette compréhension mutuelle profonde dont nous avons fait l’expérience en des heures inoubliables nous unit par-dessus tous les obstacles. Enfin, être fidèle envers les hommes, c’est prendre conscience de sa responsabilité dans les grandes choses comme dans les petites, qu’il s’agisse de ceux qui nous touchent de près ou de loin. »

Albert Schweitzer, Vivre, p. 122-123.