Patrick Baud, pasteur, modérateur de la Compagnie des pasteurs et des diacres, à l’occasion de l’Assemblée de l’Eglise Protestante de Genève le 10 mai 2015.
Réf. biblique : Esaïe 12, 1- 6, 1 Thessaloniciens 2, 13, Matthieu 18, 23 – 35

Nous sommes en 1517, le 31 octobre. C’est la fin de la journée. Un homme traverse la rue et se dirige vers la porte d’une église, l’église de la ville de Wittemberg. Il a dans les mains une série de feuilles manuscrites. Une écriture fine, précise. Ces quelques feuilles lui auront donné du fil à tordre. Beaucoup. Et, même en traversant la rue, en marchant d’un pas décidé, le doute lui taraude encore la tête. Est-ce juste de faire ce qu’il a l’intention de faire ? Car dans son autre main, il tient un marteau et des clous. Et il compte bien clouer une page après l’autre sur la porte de cette église qu’il a tant de fois franchie pour aller à l’office.

Mais il y a eu une goutte de trop dans le vase de cette église. Et le vase déborde.
31 octobre 1517, demain c’est la Toussaint. Et l’église sera pleine de paroissiens qui viendront admirer des reliques en participant à l’office et, au passage, en profiteront pour se payer une indulgence – une assurance vie si vous préférez.
Il faut dire que l’Eglise de cet homme traverse une passe difficile. Les impôts ecclésiastiques ne rapportent pas assez et elle peine à faire face à ses dépenses. Pas forcément des dépenses somptuaires, non des dépenses inhérentes à ses frais de fonctionnement, aux salaires de ses ministres et à l’entretien de ses bâtiments.

Chant d’Alexia Rabe

Cette Eglise a donc inventé un papier monnaie qui s’appelle « indulgence ». En fait elle vend désormais la seule chose qu’elle pouvait mettre sur le marché. Le salut de ses ouailles.
Et pour ce faire, elle a inventé un nouveau créneau, le purgatoire. Un lieu intermédiaire entre l’enfer et le paradis qu’elle gère avec soin. On peut y acheter une place sans problème – moyennant finance.
Et on y reste le temps de se refaire une virginité qui finit par devenir éternelle.
Et tout cela placé sous l’autorité du chef de l’Eglise qui définit les règles d’attribution de ces places de stationnement – limité dans le temps en fonction de la somme que vous mettez dans le parcmètre.
Et c’est contre cela que notre homme va s’élever. Contre le pouvoir que s’est arrogé l’intelligentsia de son Eglise qui, ce faisant, a fini par se substituer à celui en qui est fondée son existence.
L’histoire ne dit pas si Luther s’est tapé sur les doigts en clouant ses 95 thèses, l’histoire dit simplement que L’Eglise, qui est encore à ce moment-là catholique et donc universelle, va lui taper sur les doigts en l’excommuniant.

Chant d’Alexia Rabe

C’est l’histoire d’un autre homme qui doit une somme faramineuse à son roi. Il lui doit l’équivalent de 164’000 années de travail et qui, après avoir vu  sa dette totalement effacée, se dépêche de réclamer à celui qui ne lui doit que 100 jours de travail la somme qu’il doit et celui-ci ne pouvant le rembourser, fera preuve d’une rare méchanceté au point qu’il va le faire jeter en prison pour récupérer ce qu’il lui avait avancé.
Ainsi, loin de tirer les conséquences de ce dont il aura bénéficié, il va se montrer inhumain à l’égard de son prochain.

Chant d’Alexia Rabe

5 siècles plus tard nous voici assemblés pour commémorer le fait que Luther ait choisi un jour d’enfoncer le clou en dénonçant ce qui lui semblait être une erreur théologique inacceptable. Vendre du vent pour continuer à entretenir un train de vie déplacé.
Cela en s’appuyant sur une lecture de l’évangile qui, selon lui, affirme que la grâce ne se monnaie pas car aucune autorité ne saurait se placer entre Dieu et le croyant.

Ce qui fait que le croyant devient seul responsable de ses actions devant Dieu.
Autrement dit : nous sommes, en bonne théologie réformée, seuls responsables (chacun seul responsable?)de ce que nous choisissons librement de faire ou de ne pas faire.
Ce qui correspond très sommairement à l’exégèse que nombre de théologiens réformés ont fait de ce texte qui nous raconte l’histoire du débiteur impitoyable.

Mais il demeure une question qui, à ma connaissance, certes limitée, n’a pas été relevée par ces théologiens.
La question est simple :
Pourquoi le roi de cette histoire n’a-t-il pas mis un frein à l’endettement de cet homme l’empêchant ainsi de s’endetter au point qu’il finisse par lui devoir 164’000 années de travail ?

Chant d’Alexia Rabe

L’histoire du débiteur impitoyable est une parabole, qui met en scène un roi qui figure Dieu et un homme qui représente l’homme de tous les jours, autrement dit vous et moi.
Or, et c’est bien là le problème, si le roi avait, à un moment donné, dit stop à l’homme : « Tu ne peux aller plus loin dans ce que tu es en train de faire » et bien cet homme aurait assurément dit à son roi : « Tu empiètes sur ma liberté. Or tu m’as affirmé que tu me laisserais libre de faire ce que je veux et comme je veux. Et maintenant tu fais le contraire de ce que tu m’avais annoncé ? »

Ainsi en va-t-il de notre humanité. D’une part nous souhaitons que Dieu prenne en compte nos demandes et exauce nos prières et, d’autre part, nous veillons très jalousement à notre liberté au point qu’elle nous permet quelques fois de devenir inhumain envers nous-mêmes quand ce n’est pas vis-à-vis de notre prochain.

Ainsi, comme le relevait Luther dans ses 95 thèses, la cohérence de nos actions face à l’Evangile dépend de nous seuls. Cela signifie que si nous faisons de l’Evangile un instrument au service d’une cause humainement définie alors nous sommes réprouvables.
En d’autres termes, nous sommes appelés à apprécier nos actions et celles de notre prochain, non à partir de ce que nous définissons comme unité de mesure, mais bien à partir de ce que nous avons déjà reçu, c’est-à-dire une grâce pleine et entière qui nous rend juste devant notre créateur. Et que nous sommes donc appelés à reproduire ce que nous avons reçu, à la même aune que celle à laquelle nous avons été jugé et gracié.

Ainsi la critique de Luther à l’encontre de la vente des indulgences met en lumière le risque qu’une église – et donc chacun des membres qui la constitue – court , lorsqu’elle gère ce qu’elle a reçu comme on gère un compte en banque, à savoir avec des intérêts débiteurs et créanciers.
Nous avons été graciés, notre dette est remise, nous rappelle la lecture que Luther fait de l’Evangile. Ne prenons donc pas le temps d’inventer ce qui nous perdra.

Alors demeure cette question :
Lorsque nous payons nos impôts ecclésiastiques ou que nous lâchons de la petite monnaie dans le panier de la collecte, qu’espérons-nous en retour ? Une indulgence de la part de Notre Seigneur ou bien que notre prochain, celui qui n’a rien donné à la collecte, reçoive un retour sur l’investissement que nous avons consenti pour lui ?

AMEN