Prédication du pasteur Henry Mottu. Centre paroissial de Chêne-Bourg, le 26 avril 2015
Réf. biblique :
 Esaïe 2,4-5

Centenaire du génocide arménien (1915-2015)

Introduction historique

Dans la nuit du 24 avril 1915 commençaient à Constantinople les massacres des Arméniens, puis s’étendaient en Anatolie. Ce génocide, qui toucha également les chrétiens Syriaques, Assyro-Chaldéens et Grecs, fut le début d’autres tragédies du XXè siècle, dont celui de la Shoah. Hitler n’avait-il pas déclaré cyniquement à propos de la solution finale : « Qui se souvient encore des Arméniens ? » Or, les chrétiens, eux, doivent faire mémoire, pour que plus jamais ces drames ne se reproduisent. On est loin du compte, chacun le sait, lorsque l’on pense aux migrants d’aujourd’hui qui périssent en Méditerranée, sans parler de la situation préoccupante des Chrétiens d’Orient.

Le protestantisme est, historiquement, étroitement lié au sauvetage de milliers d’enfants arméniens. Qu’on pense au pasteur vaudois Anthony Krafft-Bonnard, à l’infirmier Jakob Künzler, au pasteur allemand Johannes Lepsius et tant d’autres. C’est pourquoi la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse nous a proposé de commémorer ce centenaire et de consacrer le culte d’aujourd’hui à ce souvenir. Quelques textes bibliques et liturgiques nous ont été proposés et dont nous nous inspirerons librement. Nous commémorons cette tragédie non pour nous complaire dans le passé, ni pour entrer dans les débats historiques, encore moins dans un esprit de haine, mais pour élever nos cœurs vers la paix et la réconciliation entre les peuples – dont le prophète Esaïe a eu la vision et sur laquelle nous méditerons ce matin.

Esaïe 2,4-5

« Il sera juge entre les nations, l’arbitre de peuples nombreux.

Martelant leurs épées, ils en feront des socs,

De leurs lances, ils feront des serpes.

On ne brandira plus l’épée nation contre nation, on n’apprendra plus à se battre.

Venez, maison de Jacob, marchons à la lumière du Seigneur ».

Prière pour le salut de Grégoire de Narek (944-1010, père de l’Eglise arménienne)

« Si nous devons fuir, tu restes à nos côtés.

Si nous faiblissons, tu nous fortifies.

Si nous nous égarons, tu nous mets sur le droit chemin.

Si nous sommes craintifs, tu nous encourages par ta vérité.

Si nous risquons de tomber en enfer, tu nous emmène au ciel.

Si nous persévérons dans notre entêtement, tu nous montres la direction.

Si nous péchons, tu pleures.

Si nous sommes justes, tu souris.

Si nous nous éloignons de toi, tu es triste.

Si nous nous rapprochons de toi, tu es en fête.

Si nous donnons, tu reçois.

Si nous nous obstinons, tu patientes.

Si nous refusons, nous, toi, tu accordes et donnes très libéralement.

Si nous perdons courage, tu t’attristes.

Si au contraire nous devenons intrépides, tu te réjouis ».

Prédication

Quel contraste entre cette vision de paix et les drames, passés et présents, que nous venons d’évoquer ! Depuis la nuit des temps, l’adage bien connu « Si tu veux la paix, prépare la guerre » a dominé toute l’histoire humaine. Or, ce qui me frappe dans cette célèbre vision de paix du prophète, c’est son ton joyeux, presque enthousiaste, visionnaire : allez, débarrassons-nous une bonne fois de toutes ces défenses et osons l’utopie : transformer les usines d’armement en fabriques de la paix ! « Venez, maison de Jacob, marchons à la lumière du Seigneur ».

Mais il convient de nuancer ce propos. Le texte est plus subtil qu’il y paraît. Il ne s’agit pas d’une sorte de chantage spirituel : ou bien la guerre, ou bien la paix ; ou bien le mal, ou bien le bien ; ou bien les ténèbres, ou bien la lumière. Non. Car il s’agit ici, me semble-t-il, d’un mouvement progressif. De quelque chose de pédagogique. Les exégètes nous rendent attentifs, en effet, à certains traits de la vision qui tiennent compte de l’initiative humaine. On remarque qu’ici, dans ce passage d’Esaïe, ce n’est pas Dieu lui-même qui détruit directement les armes de guerre, comme dans d’autres textes, mais ce sont les peuples qui sont appelés à faire des pas en direction de la paix. « Ils feront des socs » ; « ils feront des serpes » ; « on n’apprendra (ou : on n’enseignera) plus la guerre ». L’espérance du prophète est celle d’une progression des peuples vers la paix, d’un lent apprentissage qui demandera aux êtres humains une longue opiniâtreté. Esaïe donc reçoit la vision non d’un peuple, mais des peuples, des nations, qui peu à peu, seront appelés à changer d’orientation. La direction doit changer vers la lumière et elle changera. Telle est notre espérance.

Mais cette vision d’un avenir idéal s’accomplira-t-elle demain ? Non, bien sûr. Car ces événements arriveront, dit Esaïe, « dans l’avenir » ou « dans la suite des jours ». « Dans l’avenir » signifie en fait en vue de l’avenir, pour préserver l’avenir, afin de rester ouvert sur une paix toujours possible. Un jour, les peuples marcheront vers Jérusalem, la « cité de la paix », mais la maison de Jacob est invitée à le faire dès maintenant. Israël doit anticiper le mouvement des peuples. Autrement dit : l’histoire n’est pas absurde ; elle va vers un accomplissement de paix, d’ordre qualitatif et non chronologique, et l’Eglise, pour nous chrétiens, est ce peuple qui marche en avant, anticipant ce mouvement de lumière. Or ce mouvement ne peut avoir lieu sans reconnaissance des fautes passées et sans pardon.

Mais que pouvons-nous faire pratiquement, quotidiennement ?

Etre attentifs, d’abord, à notre langage et être critiques vis-à-vis des médias. Comment désigne-t-on habituellement tel peuple, tel étranger, tel Africain, tel Maghrébin ? La guerre ou la paix commencent avec le langage. Une journaliste du journal britannique The Sun a cru intelligent de désigner les migrants de la Méditerranée comme des « cafards ». Et je n’ai pas besoin de rappeler comment, même dans les salons, on désignait les Juifs il n’y a pas très longtemps. Sans parler du fameux « zéro frontaliers » !

Faire un sourire à son voisin, même lorsqu’il est penché sur son petit écran ( !), dans le tram 12, au lieu de rester le visage fermé, n’a jamais tué personne !

Refuser toujours de considérer l’Autre comme quelqu’un « de trop », comme quelqu’un de superflu, comme quelqu’un de pas tout à fait humain. Toutes les guerres reposent sur un lavage de cerveau consistant à inculquer aux gens que nos « ennemis » ne sont pas des êtres vraiment humains. Voyez ce qu’on disait aux soldats américains sur les Vietnamiens ou ce qu’on inculquait aux Allemands sur les Juifs.

Pour préparer la paix, il faut donc apprendre à pardonner, mais aussi reconnaître la vérité. La vérité en vue de la réconciliation : tel est le long, le très long chemin de l’humanité en vue de concrétiser, dans chaque situation historique, le projet de paix de Dieu. Amen.

Envoi

« Ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de maîtrise de soi » (2 Timothée 1,7).